Lundi 22 juin 2026 — Bogotá, Colombie
Au terme d'un second tour d'une intensité rarement vue, l'avocat et homme d'affaires Abelardo de la Espriella, surnommé « le Tigre », a remporté de justesse l'élection présidentielle colombienne dimanche, devançant le sénateur de gauche Iván Cepeda. Plus de 26,3 millions de Colombiens se sont rendus aux urnes, un taux de participation jamais atteint dans l'histoire du pays pour un second tour. La Colombie devient ainsi le dernier pays d'Amérique latine en date à basculer à droite.
Abelardo de la Espriella célèbre sa victoire avec ses partisans à Barranquilla, dans le nord de la Colombie, le 21 juin 2026.

Une victoire arrachée d'une poignée de voix
Les résultats préliminaires du dépouillement rapide de la Registraduría Nacional donnent Abelardo de la Espriella vainqueur avec 49,65 % des voix (12 927 006 votes), devant Iván Cepeda, crédité de 48,70 % (12 681 200 voix environ) — un écart de moins de 250 000 voix sur plus de 26 millions de bulletins exprimés. La commission de dépouillement officielle (escrutinio) doit désormais confronter ces résultats dans les prochains jours pour les valider définitivement.
Avec près de 13 millions de voix, Abelardo de la Espriella devient le candidat le plus voté de l'histoire de la Colombie. Derrière une vitre pare-balles, il a célébré devant des milliers de partisans réunis à Barranquilla le début d'une « nouvelle ère » pour le pays, promettant de poursuivre « sans relâche les bandits, dans le cadre de la Constitution et des lois de la République », et de gouverner pour « tous les Colombiens ».
Une participation jamais vue en 28 ans
Au-delà du résultat lui-même, c'est la mobilisation citoyenne qui constitue le fait marquant de cette journée électorale. Selon les chiffres consolidés de la Registraduría, plus de 26,34 millions de Colombiens se sont déplacés pour voter, soit 63,59 % du corps électoral, composé de plus de 41,4 millions de personnes habilitées à voter.
Ce taux dépasse d'un point complet le précédent record historique, établi en 1998 lors du second tour qui avait opposé Andrés Pastrana à Horacio Serpa, avec 62,59 % de participation. L'abstention, à 36,58 %, constitue quant à elle la plus faible enregistrée depuis le début du siècle pour ce type de scrutin. Signe supplémentaire de cette mobilisation exceptionnelle : le nombre de Colombiens habilités à voter depuis l'étranger a bondi de 18 % par rapport au premier tour, les États-Unis concentrant à eux seuls plus de 454 000 électeurs inscrits, devant l'Espagne et le Venezuela.
Plus de 26,3 millions de Colombiens se sont rendus aux urnes dimanche, un record absolu de participation pour un second tour présidentiel dans l'histoire du pays.

Qui est Abelardo de la Espriella ?
À 47 ans, cet avocat et homme d'affaires originaire de Barranquilla était encore un novice en politique il y a quelques mois. Surnommé « le Tigre », il a construit sa campagne sur une posture d'outsider antisystème, multipliant les attaques virulentes contre la guérilla et la gauche colombienne, qu'il a promis de « étriper ».
Admirateur revendiqué du président américain Donald Trump, du président argentin Javier Milei et du président salvadorien Nayib Bukele, il a fait campagne avec le maillot de l'équipe nationale de football et une casquette de baseball, cultivant une image d'« homme alpha » censée incarner sa capacité à gouverner. Sa campagne a également été marquée par des polémiques, notamment des propos jugés dégradants envers ses adversaires politiques.
Sur le fond, il promet une rupture totale avec la politique de « Paz Total » (paix totale) menée par Gustavo Petro, qui consistait à négocier avec l'ensemble des groupes armés du pays. Il a annoncé son intention de faire construire des mégaprisons, où les détenus seraient nourris « de pain et d'eau », de bombarder les camps de narcotrafiquants avec l'appui militaire des États-Unis et d'Israël, et de réduire l'appareil d'État de 40 %. Il bénéficie par ailleurs du soutien actif de l'ancien président Álvaro Uribe, qu'il décrit comme « son père » politique, et qu'il a annoncé vouloir nommer ministre de la Défense de son gouvernement.
Qui est Iván Cepeda ?
Face à lui, le sénateur Iván Cepeda, 63 ans, philosophe de formation et plusieurs fois réélu au Sénat, incarnait la continuité du Pacto Histórico, le mouvement politique du président sortant Gustavo Petro — bien qu'il ait tenté, tout au long de la campagne, de marquer une certaine distance avec le bilan présidentiel.
Fils de Manuel Cepeda Vargas, dirigeant de l'Union patriotique assassiné en 1994, il a construit l'essentiel de sa carrière politique autour de la défense des droits humains et des dialogues de paix avec les FARC et l'ELN. Il était soutenu en particulier par les classes populaires, reconnaissantes pour la réduction de la pauvreté et la hausse des salaires enregistrées sous le mandat de Gustavo Petro, dans l'un des pays les plus inégalitaires du monde. Cepeda a notamment dominé très largement le scrutin dans l'ensemble des sept départements de la région Caraïbe colombienne.
Iván Cepeda, candidat du Pacto Histórico et héritier politique de Gustavo Petro, a recueilli 48,70 % des suffrages au second tour

Une élection disputée, des accusations non étayées
Comme lors du premier tour, le président sortant Gustavo Petro a immédiatement mis en doute la fiabilité du dépouillement rapide, sans toutefois affirmer formellement que l'élection avait été truquée. Sur le réseau X, il a évoqué des téléchargements de formulaires officiels E-14 sans la signature des jurys de vote, demandant que les bureaux concernés fassent l'objet d'une vérification renforcée.
Le registrateur national, Hernán Penagos, a pour sa part assuré que des garanties électorales sans précédent avaient été mises en place pour ce scrutin, appelant la population à accueillir les résultats « avec calme ». Iván Cepeda a, de son côté, déclaré reconnaître le résultat initial du dépouillement rapide, tout en annonçant son intention de contester environ 33 000 bureaux de vote lors du décompte officiel. Selon la Fiscalía, la journée électorale a donné lieu à cinq arrestations et à l'ouverture de douze enquêtes pour délits électoraux. Il convient de souligner qu'à ce stade, aucune preuve concrète d'irrégularité susceptible de modifier l'issue du scrutin n'a été présentée publiquement par l'un ou l'autre camp.
Des manifestations dans plusieurs villes
L'annonce de la victoire d'Abelardo de la Espriella a immédiatement suscité des réactions contrastées dans la rue. À Bogotá, des rassemblements pacifiques ont eu lieu, plusieurs jeunes manifestants exprimant leur inquiétude face au résultat. « Nous n'allons pas soutenir ce gouvernement, il ne me représente pas en tant que jeune », a notamment déclaré Brandon, un étudiant de 19 ans, promettant « beaucoup d'autres manifestations » à venir.
À Cali, troisième ville du pays et bastion électoral d'Iván Cepeda, la contestation a pris une tournure plus radicale : des manifestants mécontents de l'issue du scrutin ont brûlé des drapeaux américains et se sont affrontés avec la police antiémeute.
Une campagne endeuillée par la violence
Cette élection s'est déroulée dans un climat de violence inédite depuis la signature de l'accord de paix avec la guérilla des FARC en 2016. La campagne a été marquée par des assassinats de dirigeants communautaires, des attentats ayant coûté la vie à des civils, et surtout par l'assassinat d'un prétendant à la présidence en plein cycle électoral — un drame qui a profondément marqué l'opinion publique colombienne et renforcé, dans une partie de l'électorat, la demande d'une réponse sécuritaire plus ferme.
Le bilan sécuritaire de la politique de « Paz Total » promue par Petro et Cepeda a constitué l'un des angles d'attaque centraux de la campagne d'Abelardo de la Espriella : si le taux d'homicides est resté globalement stable, les déplacements forcés, les enlèvements et les cas d'extorsion ont connu une nette recrudescence ces dernières années, les groupes armés ayant profité des négociations pour étendre leur contrôle sur de vastes portions du territoire national.
Une vague de droite qui balaie l'Amérique latine
Avec cette victoire, la Colombie devient le dernier pays d'Amérique latine en date à effectuer un net basculement vers la droite, rejoignant l'Argentine, le Chili et l'Équateur, dont les dirigeants, tous alignés sur Washington, ont rapidement félicité le président élu colombien.
Le secrétaire d'État américain Marco Rubio a salué sur X la perspective d'une future collaboration en matière de sécurité et de lutte contre l'immigration clandestine vers les États-Unis. Le président américain Donald Trump a publié sur Truth Social une photo du nouvel élu, accompagnée du message : « Il a gagné, et largement ! » Le président équatorien Daniel Noboa a également adressé ses félicitations, tandis que la dirigeante de l'opposition vénézuélienne María Corina Machado s'est réjouie sur X de ce résultat, évoquant un futur « allié » dans la transition démocratique du Venezuela voisin.
Le président sortant Gustavo Petro, dont la Constitution lui interdisait de briguer un second mandat, a contesté la fiabilité du dépouillement rapide sans présenter de preuves formelles de fraude.

La fin de l'ère Petro
Cette élection marque la conclusion du mandat de Gustavo Petro, premier président de gauche de l'histoire de la Colombie depuis l'indépendance du pays en 1810, et que la Constitution colombienne empêchait de se présenter à sa propre succession. Son bilan reste profondément contesté : salué par une partie de la population pour ses avancées sociales, il est aussi tenu pour responsable, par une large partie de l'électorat, de la dégradation sécuritaire du pays — premier producteur mondial de cocaïne — et de l'échec relatif de sa politique de paix négociée avec les groupes armés.
Une investiture prévue le 7 août
Abelardo de la Espriella prendra officiellement ses fonctions le 7 août 2026, pour un mandat de quatre ans non renouvelable, à la tête d'un pays profondément polarisé entre deux visions politiques diamétralement opposées. Sa victoire à une marge aussi étroite — moins d'un point de pourcentage — laisse présager une gouvernance qui devra composer avec une opposition de gauche affaiblie mais loin d'être anéantie : avec plus de 12,6 millions de voix, le camp d'Iván Cepeda demeure, selon plusieurs analystes, une force politique consolidée pour les années à venir.
Reste à savoir si le nouveau président parviendra à transformer ses promesses de campagne — mégaprisons, reprise des frappes contre les narcotrafiquants, réduction drastique de l'appareil d'État — en politiques effectivement applicables dans un pays où le Congrès, les institutions judiciaires et une partie significative de la population restent profondément divisés sur la voie à suivre pour sortir la Colombie de six décennies de conflit armé interne.
