Politique

Que va-t-il se passer si le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé ne quitte pas la Primature demain — et que ferons-nous, le peuple haytien ?

Par — Chroniqueur Makaya Enfo
Que va-t-il se passer si le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé ne quitte pas la Primature demain — et que ferons-nous, le peuple haytien ?

Une question qui brûle les lèvres de millions d'Haytiens : entre demandes de départ de certains secteurs et nécessité de stabilité, l'avenir immédiat du pays tient à un fil — celui d'un homme seul au sommet d'un État assiégé par les gangs, la crise et la division politique.

Port-au-Prince, capitale d'Hayti — une ville de plus de 3 millions d'habitants dont le destin se joue dans les couloirs de la Primature comme dans les ruelles contrôlées par les gangs armés.

90%
de Port-au-Prince sous contrôle des gangs
1 642
personnes tuées en seulement 3 mois (jan.–mars 2026)
1,4M
de personnes déplacées à l'intérieur du pays  

Qui est Alix Didier Fils-Aimé ?

Né le 14 novembre 1971, Alix Didier Fils-Aimé est avant tout un homme du monde des affaires. Diplômé de l'Université de Boston, il a longtemps dirigé des entreprises privées avant de présider la Chambre de Commerce d'Hayti de 2011 à 2016. C'est ce profil d'entrepreneur, supposément loin des turpitudes politiques traditionnelles, qui a motivé sa nomination à la tête du gouvernement en novembre 2024.

Depuis le 7 février 2026, il est devenu le chef de l'exécutif le plus puissant que le pays ait connu depuis des années : chef de gouvernement ET chef d'État de facto, après la dissolution du Conseil Présidentiel de Transition (CPT). Soutenu par les États-Unis et la CARICOM, il a signé un Pacte National pour la Stabilité avec plusieurs partis politiques. Sa mission officielle : rétablir la sécurité, préparer et organiser des élections libres, et installer un président élu d'ici le 7 février 2027.

Alix Didier Fils-Aimé, Premier ministre de facto d'Hayti depuis novembre 2024.

 Pourquoi certains exigent-ils son départ ?

La pression pour sa démission n'est pas nouvelle. Depuis plusieurs mois, différents secteurs de la société civile et de la classe politique haytienne ont élevé la voix contre sa gestion. Le Réseau haytien des journalistes anti-corruption a exigé son départ dès mars 2026, dénonçant des scandales liés à des contrats jugés opaques et des milliards de gourdes distribués à des proches du pouvoir. Des révélations publiées par la Fondation Je Klere ont évoqué des contrats qualifiés de « léonins » impliquant des milliards de dollars et le transfert présumé de fonctions régaliennes à des entreprises étrangères.

En mai 2026, le mouvement Gonaïves Debout a franchi le pas en exigeant sa démission immédiate, l'accusant d'avoir plongé davantage le pays dans le chaos et l'insécurité. Des partis politiques comme la FUSION ont de leur côté alerté que les dates électorales annoncées — août 2026, puis décembre 2026 — ne sont pas réalistes et risquent de discréditer encore davantage l'autorité du gouvernement.

« Il est assis sur un siège éjectable — et la faiblesse de son soutien international fait qu'il pourrait être jeté comme un kleenex s'il ne respecte pas les engagements pris. »

Pourtant, à la différence d'Ariel Henry, son prédécesseur contraint à la démission par la pression des gangs en 2024, Fils-Aimé bénéficie toujours — pour l'instant — du soutien actif de Washington et des partenaires régionaux. Ce soutien est sa principale bouée de sauvetage politique.

  Si demain il ne part pas — quel avenir ?

La question posée par une large partie de la population haytienne mérite d'être analysée dans sa complexité. Car « rester » et « partir » sont deux options qui comportent chacune des risques considérables pour un pays déjà à bout de souffle.

S'il reste, Fils-Aimé devra faire face à une légitimité de plus en plus contestée, à une pression croissante de la société civile et à des délais électoraux qui s'éloignent. La question n'est pas seulement de savoir s'il restera au pouvoir, mais s'il aura la capacité politique réelle d'agir dans un environnement aussi fracturé. Les partis politiques sont divisés, la classe politique est éclatée, et aucun consensus national solide ne s'est encore dégagé autour de sa direction.

  Si demain il part — quatre scénarios pour Hayti

Vide du pouvoir et avancée des gangs

Sans successeur désigné, les gangs qui contrôlent déjà 90 % de Port-au-Prince pourraient profiter de l'instabilité pour étendre davantage leur emprise sur le territoire. L'histoire récente d'Hayti montre que chaque vide politique est immédiatement exploité par les groupes armés.

Élections repoussées indéfiniment

La tenue des élections présidentielles, législatives et sénatoriales prévue pour fin 2026 serait très probablement compromise. Le pays entrerait dans un nouveau cycle d'incertitude institutionnelle, sans cap clair ni calendrier crédible.

Crise économique aggravée

La communauté internationale, qui conditionne son aide à la stabilité gouvernementale, pourrait suspendre ses financements. Sans ces fonds, les salaires des fonctionnaires, des policiers et des soldats ne seraient plus garantis, fragilisant encore l'appareil sécuritaire.

Négociation d'une nouvelle transition

Dans le meilleur des scénarios, son départ pourrait ouvrir la voie à une négociation inclusive entre toutes les forces politiques pour définir un nouveau cadre de transition. Mais les précédents haïtiens invitent à la prudence : chaque accord a jusqu'ici peiné à tenir.

  Le danger principal : l'absence de successeur légitime

Contrairement à d'autres crises politiques, il n'existe aujourd'hui en Hayti aucun mécanisme constitutionnel clairement établi pour désigner un successeur légitime au Premier ministre. Il n'y a ni Parlement actif, ni président élu, ni conseil de transition opérationnel. Un départ non organisé de Fils-Aimé créerait un vide juridique et institutionnel total.

Les États-Unis ont d'ailleurs clairement averti qu'ils s'opposeraient à toute tentative de déstabilisation du gouvernement de transition — comme ils l'avaient fait lorsque le CPT avait voté pour renvoyer Fils-Aimé avant l'expiration de son mandat en janvier 2026.

  La question sécuritaire : le cœur du problème

La Police nationale haytienne (PNH), en première ligne face aux gangs, manque d'effectifs et de moyens.

Au-delà de la querelle politique, la réalité quotidienne des Haytiens est celle d'un pays en proie à une violence sans précédent. Les gangs armés contrôlent près de 90 % de la capitale. Entre janvier et mars 2026, 1 642 personnes ont été tuées et 745 autres blessées. Plus de 1,4 million de personnes ont été déplacées, soit plus de 10 % de la population totale. La moitié de la population fait face à une insécurité alimentaire aiguë, dont 1,2 million d'enfants de moins de cinq ans.

Dans ce contexte, Fils-Aimé a misé sur deux piliers pour rétablir l'ordre : la Force de Répression des Gangs (FRG) — dont un nouveau commandement a été confié à un général mongol, Erdenebat Batsuuri, avec la bénédiction de Washington — et le renforcement progressif de la Police nationale haytienne (PNH), avec un objectif de 2 500 à 3 000 hommes supplémentaires d'ici fin 2026, ainsi que 700 militaires supplémentaires pour les Forces armées d'Hayti.

« Ce serait irresponsable d'organiser les élections dans l'état actuel d'insécurité. Un président élu par le peuple sera installé d'ici le 7 février 2027. »

Mais plusieurs zones de la capitale ont effectivement été reprises aux gangs depuis le début de l'année, ce que Fils-Aimé présente comme des progrès tangibles. Des pôles judiciaires spécialisés dans la lutte anti-gangs sont en cours d'installation. Une « timide » reprise économique et sociale est également évoquée par les autorités, même si elle reste loin d'être perceptible pour la majorité de la population.

  Chronologie de la crise politique

Nov. 2024
Alix Didier Fils-Aimé nommé Premier ministre de transition à la suite de Garry Conille, renvoyé par le CPT.
Jan. 2026
Deux membres du CPT votent pour le renvoyer — Washington s'y oppose fermement. La tentative échoue.
7 fév. 2026
Le mandat du CPT expire. Fils-Aimé devient chef d'État et de gouvernement de facto, seul aux commandes. Pacte national signé le 23 février.
7 mars 2026
Le réseau de journalistes anti-corruption exige sa démission, dénonçant des scandales de contrats opaques et des milliards distribués à des proches.
12 mai 2026
Gonaïves Debout exige sa démission immédiate. Des partis politiques jugent les dates électorales annoncées irréalistes.
Mai 2026
Fils-Aimé annonce le report des élections à la fin de l'année 2026 — objectif : un président élu avant le 7 février 2027.
Juin 2026
La question de son maintien ou de son départ reste ouverte. La pression de la rue et de la société civile continue de monter.

  Que voulons-nous, nous, le peuple haytien ?

Au-delà des querelles d'appareils et des jeux de pouvoir, il y a une réalité simple et douloureuse : le peuple haytien, lui, veut vivre. Il veut envoyer ses enfants à l'école sans craindre les gangs. Il veut aller travailler sans risquer sa vie. Il veut manger à sa faim dans un pays où près de la moitié de la population souffre d'insécurité alimentaire aiguë. Il veut pouvoir voter, choisir ses dirigeants, exercer sa souveraineté.

La question de savoir si Fils-Aimé reste ou part ne doit pas faire oublier l'essentiel : qui que soit le dirigeant au sommet, les défis fondamentaux d'Hayti — le désarmement des gangs, la reconstruction des institutions, le retour à un ordre constitutionnel — resteront les mêmes. Et ils ne seront résolus que si toutes les forces haytiennes — politique, société civile, diaspora, secteur privé — acceptent de dépasser leurs divisions pour l'intérêt supérieur de la nation.

Ce que le peuple exige

Des élections libres et inclusives. Un président légitime, choisi par le peuple. Une PNH renforcée et indépendante. Le désarmement des groupes criminels. La fin de l'impunité des corrompus.

Ce que le peuple craint

Un nouveau vide institutionnel. Un nouveau coup de force politique. Des élections repoussées encore et encore. Une communauté internationale qui abandonne Hayti à son sort. Un retour en arrière.

La stabilité avant tout

La réponse à la question « Que fera le peuple haytien si Fils-Aimé ne part pas demain ? » est, en un mot : attendre. Attendre et espérer que l'homme au pouvoir honore ses engagements. Attendre des élections qui tardent. Attendre la sécurité qui revient lentement mais trop lentement. Résister, aussi, comme Hayti l'a toujours fait.

Mais si la question est « Que fera le peuple haytien si Fils-Aimé part demain sans successeur clairement désigné ? » — la réponse est bien plus sombre : un plongeon supplémentaire dans l'incertitude, dans un pays qui n'en a pas les moyens.

Hayti a besoin de stabilité, pas de coups d'État perpétuels. Elle a besoin d'élections, pas d'éternelles transitions. Elle a besoin que ses dirigeants — qu'ils s'appellent Fils-Aimé ou autrement — lui rendent des comptes devant les urnes, et non dans les couloirs d'une primature assiégée.

FONTE: Makaya enfo

Auteur

Makaya enfo — Chroniqueur Makaya Enfo

Journaliste sportif. Spécialiste du football haytien et des compétitions internationales.

Sources et transparence

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  • Article publié sous la responsabilité éditoriale de Makaya Enfo, avec vérification humaine avant publication.
  • Corrections: hayti@makayaenfo.com