Homme d'affaires avant d'être politicien, Bukele a fondé une agence de publicité en 1999 avant d'entrer en politique en 2011 sous les couleurs du FMLN. Élu maire de Nuevo Cuscatlán puis de San Salvador, il est finalement expulsé du parti de gauche en 2017 pour indiscipline. Il fonde alors Nuevas Ideas, se présente à la présidentielle avec une alliance de circonstance, et remporte l'élection de 2019 avec une avance écrasante. En 2024, il est réélu avec près de 85 % des voix, malgré une interdiction constitutionnelle — les juges qu'il avait lui-même nommés ayant jugé sa candidature recevable.
« Je préfère être traité de dictateur que de voir des Salvadoriens se faire tuer dans les rues. » — Nayib Bukele
La guerre contre les gangs : résultats spectaculaires, méthodes contestées
Le tournant décisif survient en mars 2022. En l'espace de trois jours, les gangs MS-13 et Barrio 18 commettent 87 meurtres — dont 62 en une seule journée, la plus meurtrière de l'histoire moderne du pays. La réponse de Bukele est immédiate et radicale : il déclare un état d'exception national qui suspend les droits constitutionnels fondamentaux, autorise les arrestations sans mandat et donne à la police et à l'armée des pouvoirs étendus.
Les résultats chiffrés sont difficilement contestables. Le taux d'homicides, qui culminait à 103 pour 100 000 habitants en 2015 — l'un des plus élevés au monde — est tombé à 2,4 pour 100 000 en 2026, soit une réduction de plus de 98 %. El Salvador, autrefois surnommée « la capitale mondiale du meurtre », connaît aujourd'hui des taux comparables à ceux de nombreuses villes européennes. Plus de 146 jours zéro homicide ont été enregistrés dès 2022.
Mais le prix humain de cette transformation est lourd. Plus de 91 000 personnes ont été arrêtées depuis le début de l'état d'exception, reconduit sans interruption à cinquante reprises. Selon des ONG comme Socorro Jurídico, 36 % de ces arrestations concerneraient des individus sans aucun lien avéré avec les gangs. Plus de 517 personnes sont mortes en détention — dont 90 % n'avaient jamais été condamnées. Les causes vont de la violence et de la torture à la négligence médicale.
Le CECOT : vitrine et symbole ambigu
Au cœur de la stratégie sécuritaire de Bukele trône le CECOT — Centro de Confinamiento del Terrorismo — une méga-prison achevée en février 2023 dans la municipalité de Tecoluca. Construite en un temps record, cette forteresse de 23 hectares peut accueillir 40 000 détenus. Elle est gardée par 250 policiers et 600 soldats.
Le gouvernement en a fait un outil de communication internationale, ouvrant ses portes à des délégations de pays latino-américains en mal de solutions sécuritaires — Équateur, Chili, Costa Rica — mais aussi à des influenceurs sur les réseaux sociaux. Des images de centaines de détenus aux crânes rasés, tous alignés dans des uniformes blancs, ont fait le tour du monde. En mars 2026, le Parlement salvadorien a franchi un cap supplémentaire en adoptant une réforme constitutionnelle permettant l'emprisonnement à vie pour meurtre, viol et terrorisme.
La Commission interaméricaine des droits de l'homme a déclaré en mars 2026 que la politique sécuritaire de Bukele pourrait constituer des crimes contre l'humanité. Des rapports détaillent des conditions de détention extrêmes : lumière artificielle permanente, enchaînements, accès à l'eau et à la nourriture insuffisants, témoignages de violences physiques et sexuelles.
L'alliance Trump et la nouvelle géopolitique régionale
Sur la scène internationale, Bukele a trouvé en Donald Trump un allié naturel. En avril 2025, Trump le reçoit à la Maison-Blanche avec des mots chaleureux. La coopération entre les deux gouvernements s'est traduite par un accord sans précédent : El Salvador a accepté d'incarcérer dans le CECOT des migrants expulsés par les États-Unis — notamment 238 Vénézuéliens accusés d'appartenir au gang Tren de Aragua, dont beaucoup n'ont jamais été jugés.
Cette alliance s'est institutionnalisée en mars 2026 avec le sommet du Bouclier des Amériques à Miami, une coalition de dirigeants de droite rassemblés autour de Trump pour lutter contre le crime organisé en Amérique latine. Les déportations de ressortissants salvadoriens depuis les États-Unis ont presque doublé entre le premier trimestre 2025 et le même trimestre 2026 — passant de 2 547 à 5 033 personnes.
La détention de Kilmar Abrego García, Salvadorien déporté illégalement depuis les États-Unis et emprisonné au CECOT sans procès, illustre les dérives de cette coopération. Libéré par décision judiciaire américaine, il est devenu le symbole des détentions arbitraires que dénoncent les défenseurs des droits humains.
Bitcoin : le grand pari, les concessions forcées
En 2021, Bukele avait fait d'El Salvador le premier pays au monde à adopter le Bitcoin comme monnaie légale à cours forcé — une décision aussi audacieuse que controversée. Le pari s'est partiellement révélé être un coup d'épée dans l'eau : selon une enquête de l'Université jésuite d'Amérique centrale couvrant 2024-2025, seulement 8 Salvadoriens sur 100 utilisaient activement le Bitcoin. La ville « Bitcoin City » annoncée en grande pompe demeure un projet sur papier.
Sous la pression du Fonds monétaire international, dont le prêt de 1,4 milliard de dollars était conditionné à des réformes, le gouvernement a amendé la loi Bitcoin en janvier 2025, retirant son statut de monnaie obligatoire et rendant son usage volontaire. Le portefeuille public Chivo est en cours de cession. El Salvador conserve néanmoins plus de 6 200 Bitcoins dans ses réserves d'État — et Bukele continue d'annoncer des achats, défiant discrètement les accords passés avec le FMI.
Réforme constitutionnelle : président à vie ?
Le 31 juillet 2025, l'Assemblée législative — où Nuevas Ideas et ses alliés détiennent une supermajorité — a adopté une réforme constitutionnelle d'envergure avec 57 voix pour et seulement 3 contre. Elle supprime la limite du nombre de mandats présidentiels, prolonge chaque mandat de 5 à 6 ans, et abolit le second tour de scrutin. Cette réforme ouvre à Bukele la voie d'une présidence indéterminée.
La députée de l'opposition Marcela Villatoro a déclaré en séance que « la démocratie au Salvador est morte ». L'Organisation des États américains a qualifié cette réforme de transformation institutionnelle parmi les plus significatives de ces dernières décennies en Amérique latine. Selon International IDEA, El Salvador entre désormais dans la catégorie des « régimes hybrides ».
Bukele, lui, n'a pas commenté immédiatement — laissant ses fidèles parler à sa place. Son taux d'approbation reste supérieur à 85 % selon les sondages.
La répression de la société civile et des médias
La liberté de la presse a subi une dégradation spectaculaire. Entre 2019 et 2025, El Salvador a chuté de 61 places dans l'Index mondial de la liberté de la presse. Des lois récentes permettent d'emprisonner jusqu'à dix ans les journalistes qui utilisent des sources criminelles ou publient des informations susceptibles de provoquer la panique.
Le journal d'investigation El Faro, l'un des médias les plus respectés d'Amérique centrale, a vu l'essentiel de sa rédaction contrainte à l'exil après la publication d'enquêtes sur des négociations secrètes entre hauts fonctionnaires et chefs de gangs. En juin 2025, Ruth López, responsable de l'unité anti-corruption de l'ONG Cristosal et avocate de détenus vénézuéliens, a été arrêtée pour détournement de fonds — une arrestation largement interprétée comme une mesure de représailles. Quelques jours plus tard, une loi sur les « agents étrangers » a donné au gouvernement des pouvoirs étendus pour sanctionner et fermer des ONG.
Le modèle exporté : CECOT à la conquête du monde
Le modèle sécuritaire de Bukele suscite un intérêt croissant chez les dirigeants de droite à travers le continent. L'Équateur a d'ores et déjà annoncé la construction d'une prison inspirée du CECOT. Le président chilien José Antonio Kast a visité la méga-prison en janvier 2026 et demandé la « collaboration » de Bukele. Plus symboliquement encore, Bukele s'est personnellement rendu au Costa Rica pour poser la première pierre d'une prison de style CECOT — quelques semaines seulement avant les élections nationales costaricaines.
Des analystes mettent cependant en garde : les conditions spécifiques qui ont permis les résultats salvadoriens — géographie, démographie, capacités des forces de sécurité — ne sont pas transposables à tous les contextes. La durabilité à long terme du modèle, fondée sur la suspension permanente de l'état de droit, demeure incertaine.
Des écoles et du tourisme : l'autre visage de Bukele
La communication de Bukele ne se limite pas à la sécurité. Son programme Dos Escuelas por Día — littéralement « deux écoles par jour » — a inauguré 210 établissements scolaires rénovés depuis novembre 2025, représentant un investissement de 184,8 millions de dollars. Le gouvernement affiche en temps réel l'avancement des chantiers sur un tableau de bord public, et prétend construire ou rénover deux écoles chaque jour, week-ends inclus. Au total, 694 établissements sont en cours de réhabilitation.
Parallèlement, El Salvador continue de se positionner comme destination touristique et pôle pour l'entrepreneuriat technologique, avec des projets d'infrastructure financés par la Banque interaméricaine de développement à hauteur de 1,3 milliard de dollars.
Verdict : que restera-t-il de l'ère Bukele ?
Nayib Bukele a réussi ce qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait accompli : briser le pouvoir des gangs qui étranglaient El Salvador depuis trente ans. Pour des millions de Salvadoriens, pouvoir marcher dans la rue sans craindre pour sa vie représente une révolution quotidienne. C'est là la base de sa légitimité populaire irréductible.
Mais le modèle repose sur des fondations fragiles : la suspension permanente de l'État de droit, l'incarcération de masse sans procès équitable, le musellement de la presse et de la société civile, et désormais la concentration illimitée du pouvoir dans les mains d'un seul homme. Les organisations internationales de défense des droits de l'homme s'accordent à dire que des milliers d'innocents paient le prix de cette politique.
La question qui se pose désormais au Salvador — et à tous les pays qui regardent vers San Salvador pour s'inspirer — est simple et vertigineuse : peut-on construire une démocratie durable sur les ruines de l'État de droit ? L'histoire de l'Amérique latine offre sur ce sujet de nombreuses réponses, et aucune n'est rassurante.
« Ils suivent la même voie que le Venezuela. Cela commence par un leader qui utilise sa popularité pour concentrer le pouvoir — et cela se termine par une dictature. » — Juanita Goebertus
Bukele, lui, continue de sourire pour les caméras. En jean, casquette de baseball retournée, téléphone à la main. Le « dictateur le plus cool du monde » sait mieux que quiconque que l'image est aussi une arme.
Fonte: Makaya Enfo