Mardi 23 juin 2026 — Moscou, Russie
Troisième producteur mondial de pétrole brut, la Russie en est pourtant réduite à examiner l'importation de carburant depuis l'étranger. Une campagne ukrainienne de frappes de drones d'une intensité inédite contre ses raffineries a provoqué des pénuries d'essence et de diesel dans plus de 50 régions du pays, plongeant Moscou dans une situation énergétique paradoxale qu'elle n'avait jamais connue depuis le début de la guerre.
Une raffinerie russe en flammes après une attaque de drone — ces frappes répétées ont mis hors service environ un quart des capacités de raffinage du pays.

Un pays exportateur de pétrole contraint d'importer du carburant
Selon des informations rapportées mardi par le quotidien économique russe Vedomosti, citant deux sources anonymes, la Russie examine actuellement la possibilité d'importer du carburant depuis l'étranger, ainsi que de mettre en place des subventions destinées à plafonner les prix, afin d'atténuer les ruptures d'approvisionnement en essence et en diesel qui touchent désormais le pays.
La situation a quelque chose d'ironique pour l'un des plus grands producteurs d'hydrocarbures de la planète : si la Russie continue d'exporter du pétrole brut vers l'étranger, les attaques ukrainiennes contre ses raffineries l'ont contrainte à interdire purement et simplement l'exportation d'essence et de kérosène, dans le but de préserver un approvisionnement minimal sur son propre marché intérieur. Selon plusieurs sources industrielles, Moscou se préparerait déjà à importer du carburant par voie maritime au cours du mois de juin, afin de tenter de gérer la pénurie d'essence qui frappe le pays.
Des files d'attente et des restrictions dans des dizaines de régions
Les conséquences concrètes de cette crise se font sentir au quotidien pour des millions de Russes. Selon Vedomosti, de nombreuses régions du pays ont fait état de restrictions sur les ventes de carburant, d'une hausse des prix des produits pétroliers, et de longues files d'attente dans les stations-service en raison des ruptures d'approvisionnement.
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a lui-même évalué l'ampleur de cette crise : selon lui, les frappes ukrainiennes contre les grandes raffineries russes ont déjà perturbé l'approvisionnement en carburant dans 53 régions du pays, parmi lesquelles Moscou, Saint-Pétersbourg, la région de la Volga, le Sud, la Sibérie, ainsi que la Crimée et d'autres territoires ukrainiens actuellement occupés par la Russie.
De longues files d'attente se forment désormais dans plusieurs régions russes en raison des restrictions sur la vente de carburant.

Une campagne de frappes d'une ampleur historique
Pour comprendre l'origine de cette crise, il faut remonter à l'escalade spectaculaire des frappes ukrainiennes contre les infrastructures pétrolières russes, qui ont quasiment doublé depuis le début de l'année 2026 par rapport à l'année précédente. Kyiv mène désormais une politique systématique de frappes ciblées contre les sites du complexe militaro-industriel russe et les secteurs stratégiques de l'économie du pays, dans le cadre de sa riposte à l'invasion russe.
Le 18 mai dernier, les forces ukrainiennes avaient notamment frappé la raffinerie Lukoil-Nizhegorodnefteorgsintez, dans la ville de Kstovo, une installation cruciale pour l'approvisionnement en carburant de l'armée russe elle-même. Parmi les complexes stratégiques mis hors service figurent des installations de premier plan situées à Moscou, Iaroslavl, Nijni Novgorod, Riazan et Kirichi — autant de nœuds vitaux du réseau énergétique russe. La raffinerie de Kirichi, l'une des plus importantes du pays avec une capacité annuelle de 20 millions de tonnes, demeure complètement à l'arrêt depuis le 5 mai.
Selon plusieurs estimations, cette paralysie représente environ un quart de la capacité totale de raffinage du pays. Les installations touchées assuraient pourtant plus de 30 % de la production nationale d'essence et environ 25 % de celle du diesel.
Des chiffres qui illustrent l'ampleur de la crise
Les données économiques confirment la gravité de la situation. Selon le London Stock Exchange Group (LSEG) et plusieurs sources de marché, les exportations maritimes de produits pétroliers russes ont chuté de 15 % pour atteindre environ 3,3 millions de tonnes au cours de la première quinzaine de juin, par rapport à la première quinzaine de mai, en raison de maintenances imprévues dans les raffineries après des attaques répétées de drones.
L'agence Bloomberg estime la baisse des volumes de raffinage du mois de mai à 13 %, soit environ 700 000 barils par jour. L'Agence internationale de l'énergie confirme, pour sa part, des pertes de capacités de distillation primaire de l'ordre de 500 000 barils par jour. Dans ce contexte, les prix du kérosène d'aviation ont bondi de 41 % depuis le début de l'année, la quasi-totalité de cette hausse s'étant produite à la mi-mai. Plusieurs aéroports russes ont d'ailleurs commencé à rationner le ravitaillement des avions, un signal supplémentaire d'un dysfonctionnement désormais systémique.
La riposte de Moscou : interdictions d'exportation et carburant dégradé
Face à cette situation, les autorités russes ont multiplié les mesures d'urgence. Dès le 1er juin, la Russie a interdit, et jusqu'à fin novembre, l'exportation de carburant d'aviation, une mesure officiellement destinée à « garantir un approvisionnement fiable et ininterrompu du marché intérieur en carburant », selon les termes du gouvernement russe. Le pays avait déjà interdit l'exportation d'essence automobile jusqu'au 31 juillet, en prévision de la période de forte demande saisonnière estivale.
Plus discrètement, et selon le quotidien Kommersant, les autorités russes ont également assoupli leurs propres normes de qualité du carburant, autorisant certaines raffineries à produire et vendre des carburants de qualité inférieure sur le marché intérieur, tout en continuant de les commercialiser sous l'appellation Euro-5 — sans aucune indication visible pour les consommateurs sur cette dégradation. Introduite discrètement à l'automne dernier, cette dérogation a été prolongée en mai sans annonce officielle.
Un arbitrage stratégique coûteux pour Moscou
Au-delà de l'impact immédiat sur les automobilistes russes, cette campagne de frappes poursuit, selon plusieurs analystes, des objectifs stratégiques multiples et complémentaires : réduire la production de carburants destinés à l'effort militaire russe, diminuer les revenus tirés des exportations d'hydrocarbures — qui financent une part substantielle de l'effort de guerre contre l'Ukraine —, créer des tensions d'approvisionnement sur le marché intérieur russe, et forcer Moscou à disperser ses moyens de défense antiaérienne pour protéger un nombre toujours croissant de sites stratégiques.
Chaque frappe réussie contraint en effet la Russie à choisir entre la protection de ses raffineries et celle d'autres infrastructures critiques, ouvrant de nouvelles vulnérabilités que l'Ukraine s'emploie méthodiquement à exploiter. Cette paralysie du raffinage a par ailleurs des répercussions directes sur les comptes publics russes : les taxes sur le pétrole et le gaz représentent environ un quart des recettes totales du budget fédéral russe, déjà mis sous tension par quatre années de guerre.
Le raffinage pétrolier représente un pilier essentiel de l'économie russe — sa paralysie partielle fragilise les finances publiques du pays, déjà sous tension après plus de quatre ans de guerre.

Une situation qui dépasse désormais le cadre régional
Ce qui distingue la crise actuelle des précédents épisodes de tension observés ces dernières années — notamment à l'été 2025, lorsque les frappes ukrainiennes et la forte demande saisonnière avaient déjà provoqué des pénuries localisées dans des régions isolées comme l'Extrême-Orient russe ou la Crimée — c'est son ampleur désormais nationale. Les restrictions à la vente de carburant ont aujourd'hui une portée fédérale, touchant jusqu'à la capitale Moscou elle-même.
Le ministère russe de l'Énergie maintient pour l'heure un silence officiel sur l'ampleur réelle de la crise, évitant soigneusement de quantifier publiquement les pertes subies par le secteur du raffinage — une discrétion qui trahit, selon plusieurs observateurs, l'embarras des autorités face à l'efficacité d'une campagne de frappes visant un secteur longtemps considéré comme relativement épargné par la guerre.
La fragilité d'un secteur jugé autrefois intouchable
Cette situation illustre une réalité nouvelle dans le conflit russo-ukrainien : la vulnérabilité d'infrastructures pétrolières d'une valeur de plusieurs milliards de dollars face à des drones relativement peu coûteux, difficiles à intercepter, et désormais capables de frapper à plusieurs centaines de kilomètres de la ligne de front. Cette dégradation a même relégué, selon plusieurs analyses, la Russie au troisième rang mondial des producteurs de pétrole — une position qu'elle n'avait plus occupée depuis plusieurs décennies.
Pour Moscou, la perspective d'importer du carburant — fût-ce de façon temporaire et partielle — constitue un aveu rarement vu depuis le début du conflit : celui d'un pays parmi les plus riches en hydrocarbures de la planète, contraint de solliciter l'étranger pour répondre aux besoins quotidiens de sa propre population, sous l'effet d'une guerre dont les conséquences économiques continuent, plus de quatre ans après son déclenchement, de se déployer de façon toujours plus inattendue.
