L'Amérique latine, nouveau laboratoire mondial de la course technologique ?.
Par Makaya enfo — Chroniqueur Makaya Enfo
SANTIAGO / SÃO PAULO — Juillet 2026
De Santiago à São Paulo, en passant par les salars andins, l'Amérique latine attire depuis deux ans un afflux inédit d'investissements technologiques : centres de données géants, intelligence artificielle, minéraux stratégiques pour les batteries. La région se retrouve ainsi au centre d'une rivalité mondiale entre les États-Unis et la Chine pour l'accès à ses ressources et à ses infrastructures numériques. Mais cette accélération pose une question de fond, encore non tranchée : l'Amérique latine est-elle en train de devenir un acteur technologique à part entière, ou risque-t-elle de rester un simple fournisseur de matières premières et de données pour des puissances technologiques établies ailleurs ?
Pourquoi cet afflux d'investissements maintenant
Plusieurs facteurs convergent pour expliquer cette accélération récente. D'abord, la demande mondiale en puissance de calcul liée à l'intelligence artificielle a explosé, poussant les grands groupes technologiques à chercher de nouveaux territoires capables d'accueillir des centres de données à grande échelle, gourmands en énergie et en espace. L'Amérique latine coche plusieurs cases recherchées par ces investisseurs : un mix électrique déjà largement renouvelable dans plusieurs pays, des coûts fonciers compétitifs, et une proximité géographique avec le marché nord-américain.
Ensuite, la région dispose d'un atout minier décisif pour l'économie numérique mondiale : le lithium, matière première indispensable aux batteries des véhicules électriques et, de plus en plus, aux infrastructures de stockage d'énergie nécessaires aux centres de données eux-mêmes. L'Argentine, le Chili et la Bolivie, qui forment ce qu'on appelle communément le « triangle du lithium », concentreraient à eux trois plus de la moitié des réserves mondiales connues de ce métal.
Enfin, la rivalité technologique croissante entre les États-Unis et la Chine, qui ne se limite plus aux droits de douane mais s'étend désormais à l'intelligence artificielle, aux semi-conducteurs et aux minéraux critiques, pousse les deux puissances à multiplier leurs investissements dans des régions jusque-là moins disputées. L'Amérique latine, avec ses ressources naturelles et sa position géographique, devient l'un des terrains de cette compétition élargie.
La situation actuelle : un boom d'infrastructures concentré sur quelques pays
Le Brésil s'impose aujourd'hui comme le principal pôle régional de cette croissance. Son marché des centres de données dédiés à l'intelligence artificielle, évalué à environ 550 millions de dollars en 2025, devrait atteindre 1,24 milliard de dollars d'ici 2030. Le pays a déjà déployé environ 500 000 kilomètres de fibre optique, l'un des réseaux les plus étendus de la région, et mise sur son mix électrique largement renouvelable pour se positionner comme un pôle de centres de données « verts ». Microsoft y a par exemple engagé un investissement de 2,7 milliards de dollars pour développer ses capacités de cloud et d'intelligence artificielle, tandis que d'autres géants du secteur, dont Google, Amazon, Alibaba et Apple, y renforcent également leur présence.
Le gouvernement brésilien a par ailleurs lancé un plan national pour l'intelligence artificielle doté de 4 milliards de dollars sur quatre ans, avec l'objectif explicite de renforcer sa souveraineté technologique par le développement de modèles et d'infrastructures de calcul domestiques, un financement public via ses banques de développement, et une volonté de peser dans les discussions internationales sur la régulation de l'IA, notamment au sein du G20 et des Nations unies.
Le Chili, de son côté, se distingue par la qualité de son environnement d'investissement : selon l'indice latino-américain de l'intelligence artificielle de 2025, il arrive en tête du classement régional, devant le Brésil et l'Uruguay, grâce à des infrastructures solides, une main-d'œuvre spécialisée et un cadre de gouvernance jugé clair par les investisseurs internationaux. Santiago s'est également imposée comme l'un des hubs les plus prisés des grands groupes technologiques pour leurs engagements environnementaux, grâce à un accès direct à des énergies renouvelables.
Le triangle du lithium, enfin, connaît une dynamique différenciée selon les pays. L'Argentine, portée par une réglementation plus légère et une fiscalité minière allégée, attire la majorité des nouveaux investissements et pourrait devenir, d'ici la fin de la décennie, le deuxième producteur mondial de lithium. Le Chili, deuxième producteur historique, voit sa croissance ralentir dans un contexte d'incertitude réglementaire sur sa stratégie nationale du lithium. La Bolivie, qui détient les plus vastes réserves mondiales, peine en revanche à les valoriser : son cadre légal, qui réserve l'exploitation et l'industrialisation du lithium à l'État, limite l'arrivée de capitaux et de technologies étrangères, ce qui l'a conduite à se tourner vers des partenaires chinois et russes plutôt qu'occidentaux.
Les enjeux : entre opportunité de rattrapage et risque de dépendance
C'est précisément cette situation contrastée qui cristallise le débat sur l'avenir technologique de la région. D'un côté, l'Amérique latine dispose d'atouts réels : des ressources naturelles stratégiques, une adoption de l'intelligence artificielle par les utilisateurs et les entreprises souvent plus rapide que dans d'autres régions comparables, et un intérêt affirmé de plusieurs gouvernements, à commencer par le Brésil, pour construire une forme de souveraineté technologique plutôt que de se contenter d'importer des solutions conçues ailleurs.
De l'autre côté, plusieurs experts avertissent d'un risque de reproduction d'un schéma déjà connu dans l'histoire économique de la région : celui d'un rôle de fournisseur de matières premières — ici, le lithium et les autres minéraux critiques — sans que la valeur ajoutée de leur transformation ne soit captée localement. À titre d'illustration, le lithium brut exporté sous forme de carbonate se négocie aujourd'hui à environ 8 000 à 12 000 dollars la tonne sur les marchés internationaux, contre 15 000 à 25 000 dollars la tonne pour des matériaux transformés en qualité batterie — un écart de valeur qui, s'il n'est pas capté localement par des capacités de transformation industrielle propres à la région, profite principalement aux pays qui disposent déjà de cette capacité de raffinage, la Chine en tête.
Ce même risque se retrouve dans le domaine de l'intelligence artificielle elle-même. Plusieurs analystes soulignent que si la région ne développe pas ses propres modèles et infrastructures de calcul, elle pourrait se retrouver cantonnée à un rôle de fournisseur de données brutes et de marché captif pour des services d'intelligence artificielle conçus et contrôlés depuis les États-Unis ou la Chine — une dépendance qui ne se mesurerait plus seulement en termes économiques, mais aussi en termes de souveraineté sur les technologies qui structurent de plus en plus l'économie, la sécurité et le débat public de chaque pays.
Les positions en présence : deux puissances qui courtisent la région
La stratégie américaine : réinvestir après une période de retrait relatif
Après une phase où l'influence chinoise s'était étendue plus rapidement dans certains secteurs miniers et numériques de la région, les acteurs américains — entreprises technologiques en tête — réinvestissent la région de façon plus significative, dans une logique tantôt qualifiée de « friend-shoring », consistant à rapprocher certaines chaînes d'approvisionnement stratégiques de partenaires jugés fiables, tantôt plus directement commerciale. Cette approche se traduit concrètement par l'implantation de centres de données, d'usines de composants et de laboratoires d'intelligence artificielle par des entreprises américaines dans plusieurs pays de la région, en particulier le Brésil et le Chili.
La stratégie chinoise : sécuriser l'accès aux ressources et aux infrastructures
La Chine, de son côté, a privilégié une approche plus directement centrée sur l'accès aux ressources : obtention de droits miniers, financement d'infrastructures locales, et développement de liens numériques avec plusieurs pays de la région. Cette stratégie s'est révélée particulièrement efficace dans les pays où l'environnement réglementaire local rend plus difficile l'arrivée de capitaux occidentaux, comme en Bolivie, où des consortiums chinois et russes ont signé des accords d'investissement dans l'exploitation du lithium après le refus initial du pays d'ouvrir ce secteur aux investisseurs occidentaux.
Entre ces deux stratégies, les pays d'Amérique latine cherchent, avec des résultats variables selon les cas, à maximiser les investissements reçus tout en évitant de devenir exclusivement dépendants de l'une ou l'autre puissance — un exercice d'équilibre rendu plus complexe par les besoins de financement souvent urgents de certains gouvernements de la région.
Impact concret : opportunités économiques, mais aussi nouvelles vulnérabilités
Sur le plan économique, cet afflux d'investissements représente une opportunité réelle de diversification pour plusieurs économies de la région, historiquement dépendantes de l'exportation de matières premières agricoles ou énergétiques. La création d'emplois qualifiés dans les secteurs du numérique et de l'ingénierie, ainsi que les recettes fiscales générées par ces nouveaux investissements, constituent des bénéfices déjà tangibles pour plusieurs pays, à commencer par le Brésil et le Chili.
Mais cette transformation s'accompagne aussi de nouvelles vulnérabilités, moins visibles. Des travaux de recherche menés en Argentine, au Brésil et au Venezuela ont mis en lumière l'existence d'un travail numérique peu valorisé, consistant notamment en tâches d'annotation de données nécessaires à l'entraînement des modèles d'intelligence artificielle, souvent effectuées dans des conditions précaires par une main-d'œuvre locale peu rémunérée, en soutien à des systèmes d'IA développés et commercialisés ailleurs.
Le développement rapide de centres de données pose également des questions environnementales, en particulier sur la consommation d'eau nécessaire au refroidissement de ces infrastructures dans des régions parfois déjà soumises à un stress hydrique, ce qui pousse plusieurs opérateurs à mettre en avant des accords d'énergie renouvelable et des technologies de refroidissement plus économes en ressources.
Enfin, l'usage croissant de l'intelligence artificielle par certains gouvernements de la région soulève des interrogations sur le plan démocratique. Le cas du Salvador est régulièrement cité en exemple par des chercheurs : le pays a déployé des outils algorithmiques dans des domaines aussi variés que la prise de rendez-vous médicaux ou la détection de maladies chroniques, financés en partie par des prêts de banques de développement régionales, dans un contexte plus large où l'usage intensif de la technologie par l'État s'accompagne, selon certains observateurs, d'une réduction des contre-pouvoirs traditionnels — une évolution qui a conduit plusieurs chercheurs à qualifier le pays de laboratoire d'un « techno-autoritarisme » naissant, une caractérisation qui reste toutefois débattue et propre au cas salvadorien plutôt que généralisable à l'ensemble de la région.
Et maintenant ?
L'Amérique latine se trouve donc à un moment charnière : elle dispose des ressources naturelles et d'une demande locale suffisantes pour attirer des investissements technologiques considérables, mais la question de savoir si cette dynamique se traduira par une véritable montée en autonomie technologique, ou par une nouvelle forme de dépendance vis-à-vis de puissances étrangères, reste largement ouverte. Les choix de politique publique effectués dans les prochaines années par des pays comme le Brésil, le Chili, l'Argentine ou la Bolivie — en matière de réglementation minière, de souveraineté numérique et de capacité de transformation industrielle locale — seront déterminants pour savoir dans quel camp la région finira par basculer.
Fonte Originale: Makaya enfo
Auteur
Makaya enfo — Chroniqueur Makaya Enfo
Journaliste sportif. Spécialiste du football haytien et des compétitions internationales.
Sources et transparence
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