À la veille de l'ouverture du sommet du G7 à Évian, une manifestation géante a paralysé Genève. Ce qui avait commencé comme un cortège pacifique organisé par la coalition No-G7 s'est transformé en une soirée de violences urbaines, d'épais nuages de gaz lacrymogène et d'affrontements entre groupes radicaux et forces de l'ordre.
Le contexte : un sommet sous haute tension
Les chefs d'État des sept grandes puissances économiques mondiales — l'Allemagne, le Canada, les États-Unis, la France, l'Italie, le Japon et le Royaume-Uni — se réunissent du lundi 15 au mercredi 17 juin 2026 à l'Hôtel Royal d'Évian, en France. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky est également attendu à ce sommet, qui abordera des dossiers majeurs : la guerre en Ukraine, la transition climatique, la régulation de l'intelligence artificielle et les tensions commerciales mondiales.
Mais c'est à Genève, côté suisse du lac Léman, que se jouait ce dimanche l'acte politique le plus visible : une grande marche citoyenne organisée par la coalition No-G7, réunissant des dizaines de milliers de personnes venues de toute l'Europe pour dire non à ce qu'ils considèrent comme une gestion oligarchique des affaires du monde.
L'Hôtel Royal d'Évian, site officiel du sommet du G7 en juin 2026.
Une mobilisation massive et diverse
La manifestation, officiellement autorisée par les autorités cantonales genevoises, a rassemblé au moins 20 000 personnes selon les chiffres de la police — un chiffre probablement sous-estimé selon les organisateurs. Le cortège a pris son départ peu après 15h30, sous une chaleur accablante, sur les bords du lac Léman.
La foule était d'une diversité saisissante : militants écologistes, syndicalistes, groupes propalestiniens, féministes, défenseurs des droits des peuples kurdes, altermondialistes de longue date, jeunes activistes climatiques. Des pancartes en plusieurs langues dénonçaient les inégalités mondiales, la destruction de l'environnement, les guerres et l'impunité des grandes puissances.
Un contre-sommet avait été organisé la veille, le samedi 13 juin, avec des conférences, tables rondes et ateliers citoyens dans plusieurs lieux de la ville, offrant une alternative intellectuelle et politique au sommet officiel. Ce cadre avait attiré des intellectuels, des économistes critiques et des représentants de mouvements sociaux du monde entier.
Un encadrement sécuritaire sans précédent
Les autorités suisses n'avaient pas pris la situation à la légère. Le Conseil d'État du canton de Genève avait, dès le 20 mai, restreint toutes les grandes manifestations dans le centre-ville entre le 1er et le 28 juin, invoquant un contexte sécuritaire exceptionnel lié à l'organisation du G7 et la surcharge des forces de l'ordre.
La marche avait finalement été autorisée le 27 mai, après de longues négociations entre les organisateurs et les autorités, mais uniquement sur la rive droite de la ville. Des centaines de barrières avaient été installées, des camions lance-eau positionnés aux points stratégiques, notamment aux abords du siège de l'ONU — bâtiment hautement symbolique, fortement sécurisé ce jour-là.
Les Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) avaient même pris les devants en déployant des tentes de triage à l'entrée de leurs sites, réduisant de 20 % les opérations chirurgicales non urgentes et ouvrant une quarantaine de lits supplémentaires, en prévision d'éventuels blessés exposés aux gaz lacrymogènes.
Heurts entre police et manifestants en marge du cortège No-G7.
La violence éclate : des black blocs au cœur du chaos
En fin d'après-midi, alors que le cortège principal commençait à refluer vers son point de départ dans le parc de Mon Repos, des groupes de black blocs — militants radicaux vêtus de noir, visage masqué — ont fait demi-tour pour repartir en direction du quartier des Nations, à proximité de l'ONU.
Ce sont eux qui ont fait basculer la journée. Ces petits groupes organisés ont lancé bouteilles, pierres, morceaux de ciment et pétards en direction des forces de l'ordre. La police a répliqué avec des grenades lacrymogènes et des canons à eau. L'avenue de France et le carrefour de la Rue de Lausanne sont devenus le théâtre d'affrontements intenses, dans des nuages de fumée qui rendaient la situation confuse pour tous.
Non loin du cortège, une voiture Tesla a été incendiée, avec l'inscription "Eat the Rich" ("Mangez les riches") tracée sur la carrosserie — image symbole d'une colère dirigée contre les ultra-riches et les nouvelles élites technologiques.
Les Transports publics genevois (TPG) ont rapatrié tous leurs trams dans leurs dépôts pour protéger le personnel et les voyageurs. Les CFF ont annoncé une interruption totale du trafic ferroviaire sur la ligne Genève–Lausanne, avec des répercussions pendant plusieurs heures sur les liaisons régionales.
Manifestant encagoulé en marge des affrontements avec la police genevoise.
Les dégâts matériels : des cibles symboliques visées
Les dégradations ont été ciblées et hautement symboliques. Parmi les bâtiments touchés figurent :
- Le siège genevois du cabinet d'audit PricewaterhouseCoopers, symbole de la finance mondiale que les manifestants tiennent responsable de l'optimisation fiscale des multinationales.
- Le bâtiment de l'Union internationale des télécommunications (UIT), organisation internationale liée aux enjeux du numérique mondial.
- Les vitrines de la Banque du Léman et de la banque Raiffeisen, représentatives du secteur financier que dénoncent les altermondialistes.
Des barricades improvisées ont été érigées à plusieurs carrefours, avec des matelas, vélos et poubelles entassés et enflammés. La dissolution officielle de la manifestation a été prononcée par la police "à la suite de dégradations et d'attaques visant le dispositif policier, ainsi que plusieurs vitres d'organisations internationales brisées."
Confrontation dans le quartier des Nations, aux abords du siège de l'ONU à Genève.
Bilan de la soirée : arrestations sans bilan grave
Vers 23h, la situation demeurait encore tendue au Quai Wilson. La police cantonale genevoise a indiqué avoir procédé à plusieurs interpellations, sans donner de chiffre précis dans l'immédiat. Elle a précisé qu'aucun blessé grave n'était à déplorer et que les dégâts matériels restaient "limités au vu du nombre important d'éléments perturbateurs identifiés."
Les bénévoles en gilet jaune qui encadraient la marche — chargés par les organisateurs d'en garantir le caractère pacifique — ont tenté jusqu'au bout de canaliser les foules et de séparer les manifestants des groupes violents, sans pouvoir empêcher les débordements.
Du côté des manifestants pacifiques, la déception était palpable. "On voulait un espace démocratique, a contrario de celui du G7 qui s'enferme derrière un dispositif policier délirant", a résumé un participant. D'autres témoignaient d'avoir été piégés dans le périmètre après la dissolution officielle, incapables de quitter la zone alors que les lacrymogènes continuaient de tomber.
L'ombre de 2003 : une histoire qui bégaie
Ces images rappellent un précédent douloureux. En 2003, lors du sommet du G8 à Évian, des groupes violents avaient semé le chaos à Genève et Lausanne, provoquant émeutes, pillages et des millions de francs suisses de dégâts. Cet épisode avait profondément marqué les esprits et pesé sur toutes les décisions sécuritaires prises depuis lors pour tout sommet international organisé dans la région.
Les autorités genevoises ont affiché leur conviction d'avoir mieux géré la situation cette fois-ci, notamment grâce aux négociations préalables avec les organisateurs du No-G7 et au tracé de parcours restreint. Reste que les images de ce 14 juin 2026 rouvrent un débat récurrent sur la place du droit de manifester face aux impératifs sécuritaires lors des grands sommets internationaux.
Le G7 s'ouvre : les dirigeants arrivent
Dès lundi matin, les dirigeants du G7 commenceront à affluer par l'aéroport de Genève avant d'être acheminés en convoi sécurisé vers Évian. La plupart des dossiers au programme — soutien à l'Ukraine, accords commerciaux face à la Chine, intelligence artificielle, dette des pays du Sud — sont aussi ceux qui ont nourri les slogans des manifestants du jour.
Le sommet se tient dans un contexte géopolitique particulièrement tendu : la guerre en Ukraine entre dans sa quatrième année, les relations commerciales entre les grandes puissances restent sous haute pression, et la question climatique s'impose avec une urgence croissante alors que l'Europe traverse un printemps marqué par des records de chaleur.
Les images des affrontements de Genève seront dans toutes les mémoires à l'ouverture des travaux. Elles rappellent que derrière les salles feutrées des négociations diplomatiques, une partie du monde refuse d'être gouvernée sans être entendue.
FONTE: Makaya enfo