Économie

Cuba approuve des réformes radicales vers un modèle socialiste.

Par — Chroniqueur Makaya Enfo
Cuba approuve des réformes radicales vers un modèle socialiste.

Vendredi 19 juin 2026 — La Havane, Cuba

Près de 70 ans après le triomphe de la révolution castriste, l'Assemblée nationale cubaine a adopté à l'unanimité, jeudi, le programme de réformes économiques le plus ambitieux depuis 1959. Soutenues par le Parti communiste et par l'ancien dirigeant Raúl Castro, ces mesures ouvrent la voie à une privatisation massive de l'économie de l'île, sous la pression d'une crise économique et énergétique sans précédent et d'un embargo américain considérablement durci par l'administration Trump.

Un vote unanime, un tournant historique

L'Assemblée nationale du pouvoir populaire, qui réunit plus de 400 députés, s'est prononcée jeudi 18 juin sur 176 propositions distinctes touchant à pratiquement tous les secteurs de l'économie cubaine. Le programme, présenté quelques heures plus tôt par le Premier ministre Manuel Marrero, a été approuvé à l'unanimité par un vote à main levée, retransmis en direct par la télévision d'État.

Les mesures concernent l'organisation des entreprises privées et publiques, le système bancaire, le tourisme, l'agriculture, les investissements étrangers, la fiscalité, les salaires et le marché des changes. Selon l'économiste cubain Daniel Torralbas, basé à Londres, l'essentiel de ces transformations vise à élargir le rôle du secteur privé dans l'économie de l'île, et il s'agit là de « changements drastiques », et non de simples retouches cosmétiques.


Ce que contiennent réellement les réformes

Concrètement, plusieurs mesures marquent une rupture nette avec sept décennies de modèle économique centralisé. Les entreprises d'État pourront désormais être transformées en sociétés commerciales par actions ou à participation, ouvrant la porte à une forme de capitalisation jusqu'ici impensable dans le système cubain.

Plus significatif encore : les entreprises privées, jusqu'à présent limitées à 100 salariés maximum depuis leur légalisation en 2021, pourront désormais dépasser ce seuil et se constituer en grandes entreprises privées à part entière. Daniel Torralbas a insisté sur ce point précis pour illustrer l'ampleur du changement : il ne s'agira plus seulement de petites et moyennes entreprises, mais bien de la possibilité de bâtir de véritables groupes privés de grande taille.

Les réformes ouvrent également la voie à la participation de capitaux étrangers au sein même du secteur privé cubain, à l'ouverture de comptes en devises pour les particuliers, ainsi qu'au développement de projets immobiliers privés sur l'île — un secteur resté jusqu'ici quasiment exclusivement contrôlé par l'État.


Le poids des petites entreprises déjà existantes

Ce virage ne sort pas de nulle part. En 2021, pour la première fois depuis un demi-siècle, Cuba avait autorisé la création de petites et moyennes entreprises privées, employant jusqu'à 100 salariés, dans le but de faire face à une crise économique et à un mécontentement social grandissants. Cinq ans plus tard, ces structures se sont multipliées de façon spectaculaire : elles sont désormais plus de 10 000, et emploient à elles seules un tiers de la population active du pays.

C'est cette dynamique, déjà largement engagée sur le terrain, que les nouvelles réformes viennent désormais consolider et amplifier à une échelle bien plus vaste.


« Toujours pour défendre le socialisme », assure Díaz-Canel

Malgré l'ampleur du virage économique, le président cubain Miguel Díaz-Canel a tenu à recadrer politiquement ces annonces immédiatement après le vote des députés. Il a affirmé qu'il s'agissait de « transformations pour corriger les erreurs, mais toujours pour défendre le socialisme ».

Cette précaution de langage n'est pas anodine. Aucun calendrier précis n'a été communiqué pour la mise en œuvre concrète de ces 176 mesures, et surtout, aucune remise en cause du système politique n'a été annoncée : le pays reste dominé par le seul Parti communiste cubain (PCC), qui conserve le monopole institutionnel du pouvoir. La veille du vote, lors d'une session extraordinaire, le Comité central du PCC — la plus haute instance du parti — avait validé l'ensemble du programme avant sa présentation aux députés.

Le rôle de Raúl Castro : la caution historique du changement

Un élément frappe particulièrement les observateurs de la scène politique cubaine : le soutien apporté à ces réformes par Raúl Castro, frère de Fidel Castro et figure historique de la révolution, qui continue d'exercer une influence déterminante en coulisses malgré son retrait progressif des fonctions officielles.

Ce soutien n'a rien d'anecdotique. Dans l'histoire récente de Cuba, c'est précisément Raúl Castro qui avait initié, dès son arrivée au pouvoir en 2008, les premières timides ouvertures vers une économie davantage orientée vers le marché — alors présentées comme une « mise à jour du modèle économique socialiste ». Sa caution aujourd'hui à un programme bien plus radical confère à ces réformes une légitimité historique difficile à contester au sein même de l'appareil du parti.


Une crise économique et énergétique d'une ampleur inédite

Pour comprendre l'urgence qui a précipité ce vote, il faut prendre la mesure de la situation dans laquelle se trouve Cuba en ce début d'année 2026. Le pays a traversé des mois de pannes d'électricité à répétition, certaines affectant la totalité du réseau électrique national, plongeant dans le noir des provinces entières, y compris la capitale, La Havane.

Ces coupures à répétition ont des conséquences en cascade sur l'approvisionnement en eau, l'éclairage, la réfrigération des denrées alimentaires et les communications. La situation a atteint un point critique en février dernier, lorsque Cuba a annoncé ne plus pouvoir ravitailler en carburant les avions dans ses propres aéroports, contraignant plusieurs compagnies aériennes internationales à suspendre leurs vols vers l'île.


Une panne générale d'électricité a plongé plusieurs provinces cubaines dans le noir ces derniers mois — une crise énergétique aggravée par le durcissement des sanctions américaines.

La pression maximale de Washington

Cette crise énergétique et économique ne peut être comprise indépendamment du contexte géopolitique. Dès le début de son second mandat, le président américain Donald Trump a rétabli et considérablement durci la politique de sanctions américaine envers l'île, dans une logique explicitement qualifiée de « pression maximale ».

L'économie cubaine dépend très largement des importations de pétrole, en provenance principalement du Venezuela. Dans le cadre de l'escalade régionale liée à la crise vénézuélienne, les États-Unis ont intercepté des pétroliers chargés de brut vénézuélien à destination de Cuba et ont annoncé un blocus pur et simple des exportations pétrolières vénézuéliennes vers l'île — privant ainsi Cuba de sa principale source d'approvisionnement énergétique.

Le secrétaire d'État américain Marco Rubio, lui-même fils d'immigrants cubains et partisan de longue date d'un changement de régime à La Havane, a mené ce dossier avec une fermeté particulière. Des voix se sont toutefois élevées jusqu'au sein même du Congrès américain pour critiquer cette stratégie : plusieurs élus démocrates ont jugé que provoquer une crise humanitaire pour en faire un levier de pression ne constituait ni une stratégie efficace à long terme, ni une politique conforme aux valeurs américaines.


Des pourparlers « sensibles » entre La Havane et Washington

Signe de la gravité de la situation, le président Díaz-Canel a lui-même confirmé publiquement, ces derniers mois, que son gouvernement avait engagé des pourparlers qualifiés de « sensibles » avec l'administration Trump, dans le but de déterminer la volonté réciproque des deux parties à prendre des mesures concrètes dans l'intérêt de leurs populations respectives.

C'est dans ce contexte de négociations discrètes, de crise sociale aiguë et de pression économique extérieure considérable que s'inscrit l'adoption de ce programme de réformes — moins comme un choix idéologique assumé que comme une nécessité de survie pour un système économique à bout de souffle.


La prudence des économistes face à l'exécution

Si l'ampleur des annonces a surpris jusqu'aux observateurs les plus attentifs de la scène cubaine, plusieurs économistes consultés par l'Agence France-Presse appellent à la prudence quant à la capacité réelle de l'État cubain à mettre en œuvre ces réformes rapidement, dans un contexte économique et social aussi fortement dégradé.

Daniel Torralbas a notamment souligné que la politique économique cubaine a, ces dernières années, « péché par l'annonce de nombreuses mesures, mais peu d'entre elles ont été mises en œuvre » dans les faits. Cette réserve s'appuie sur un précédent déjà observé en 2021 : l'ambitieuse réforme monétaire visant à unifier les taux de change et à éliminer le peso convertible (CUC) avait alors déclenché une spirale inflationniste et une crise des changes, loin des objectifs initialement annoncés.


Un parallèle inévitable avec la Chine et le Vietnam

Cette transition vers une économie davantage ouverte au marché, tout en maintenant fermement le monopole politique du parti unique, rappelle inévitablement les trajectoires suivies par d'autres régimes communistes, en particulier la Chine et le Vietnam, qui ont eux aussi conjugué libéralisation économique progressive et contrôle politique inchangé.

Les dirigeants cubains ont toujours pris soin, par le passé, d'insister sur le caractère « unique » de leur propre système, refusant explicitement toute idée de copier un modèle étranger. Mais la logique économique sous-jacente — préserver le pouvoir du parti en desserrant l'étau sur l'initiative privée — n'en demeure pas moins structurellement similaire à celle observée en Asie depuis plusieurs décennies.


Une île à la croisée des chemins

Près de 9,6 millions d'habitants vivent aujourd'hui sur une île dont l'histoire économique reste indissociable de la révolution de 1959. Le programme adopté jeudi représente, sur le papier, le changement le plus profond du modèle économique cubain depuis cette date fondatrice — un changement qui, s'il était pleinement mis en œuvre, transformerait en profondeur la structure productive et sociale du pays.

Mais entre l'ambition affichée d'un texte voté à l'unanimité et sa traduction concrète dans le quotidien d'une population épuisée par des années de pénuries, de coupures de courant et d'inflation galopante, le chemin reste long et semé d'incertitudes. Le défi pour les autorités cubaines sera désormais de transformer ces 176 propositions en mesures tangibles, capables de redonner un horizon économique à une population qui, ces dernières années, a massivement choisi la voie de l'émigration plutôt que celle de l'attente.

Fonte: Makaya enfo

Auteur

Makaya enfo — Chroniqueur Makaya Enfo

Journaliste sportif. Spécialiste du football haytien et des compétitions internationales.

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