TOKYO / MOSCOU — 13 août 2026
Pour la première fois de sa présidence, Vladimir Poutine s'est rendu ce jeudi 13 août 2026 dans l'archipel disputé des Kouriles, en Extrême-Orient russe. Une visite que le Japon, qui revendique une partie de ces îles depuis près de 170 ans, a immédiatement qualifiée d'« absolument inacceptable ». Tokyo a convoqué l'ambassadeur russe pour lui signifier une protestation officielle. Retour sur un différend territorial qui, faute de traité de paix entre les deux pays depuis la Seconde Guerre mondiale, continue d'empoisonner leurs relations près de huit décennies plus tard.
Ce que Vladimir Poutine est allé faire dans l'archipel

Le déplacement du président russe s'est étalé sur deux jours. Mercredi 12 août, Vladimir Poutine s'est d'abord rendu à Ioujno-Sakhalinsk, sur l'île de Sakhaline, où il a visité un hôpital et présidé une réunion consacrée, selon l'agence de presse russe RIA Novosti, à « la garantie de la sécurité des frontières orientales de la Russie ». Il a également assisté à des exercices navals de la flotte russe du Pacifique, inspectant à cette occasion le croiseur lance-missiles Varyag, navire amiral de cette flotte.
Le lendemain, jeudi, il s'est rendu à Itouroup, la plus grande île de l'archipel des Kouriles, où il a visité une usine de transformation de poisson — où on lui a offert du caviar selon les médias russes — ainsi qu'une école portant le nom d'un « Héros de la Russie », Edouard Norpolov. Il s'est aussi entretenu avec le gouverneur de la région de Sakhaline, dont dépend administrativement l'archipel. Selon les médias d'État russes, cette étape marquait la première visite d'un président russe sur ce territoire depuis celle, déjà controversée à l'époque, de Dmitri Medvedev en 2010.
La réaction immédiate du Japon
Tokyo n'a pas tardé à réagir. La Première ministre japonaise, Sanae Takaichi, a déclaré que cette visite « heurte les sentiments du peuple japonais » et qu'elle est « absolument inacceptable », rappelant que son gouvernement avait exhorté Moscou, en amont, à ne pas organiser de déplacement présidentiel sur ces îles. Le ministre japonais des Affaires étrangères, Toshimitsu Motegi, a de son côté convoqué l'ambassadeur de Russie à Tokyo, Nikolaï Nozdrev, pour lui exprimer les « vives protestations » de son pays. Dans un communiqué, il a affirmé que les « Territoires du Nord » — nom donné par le Japon à cette partie de l'archipel — constituent « une partie inhérente du territoire du Japon, tant sur le plan historique qu'au regard du droit international ».
L'ambassade de Russie à Tokyo a répondu par la voix de son ambassadeur, affirmant que l'appartenance de ces îles à la Russie « ne fait aucun doute », et que les déplacements intérieurs du président russe « ne peuvent pas faire l'objet de discussions avec des États étrangers ».
Un différend qui remonte à 1855, jamais résolu depuis la Seconde Guerre mondiale
Pour comprendre l'intensité de cette réaction, il faut remonter loin dans l'histoire diplomatique entre les deux pays. En 1855, le traité russo-japonais de Shimoda fixe la frontière entre les deux empires au niveau du chenal séparant les îles d'Ouroup et d'Itouroup, plaçant sous souveraineté japonaise les quatre îles les plus méridionales de l'archipel : Itouroup, Kounachir, Chikotan et les îlots Habomai — un ensemble que le Japon désigne aujourd'hui sous le nom de « Territoires du Nord ».
La situation bascule à la toute fin de la Seconde Guerre mondiale : dans les derniers jours du conflit, en août 1945, l'Union soviétique prend possession de l'ensemble de l'archipel, y compris de ces quatre îles historiquement japonaises, et y maintient depuis une présence militaire continue. Techniquement, l'état de guerre entre les deux pays ne prend fin qu'en 1956, avec la signature à Moscou de la déclaration commune soviéto-japonaise. Ce texte prévoit, dans son article 9, la poursuite de négociations en vue d'un traité de paix, et évoque la rétrocession de deux des quatre îles, Chikotan et Habomai, une fois ce traité conclu. Mais sous la pression des États-Unis, alors engagés dans la Guerre froide, cette déclaration ne débouche sur aucune action concrète, et le différend reste entier.
Plusieurs tentatives de résolution se sont succédé depuis, sans succès. Dans les années 1990, le président russe Boris Eltsine relance les discussions autour d'un plan en cinq étapes, incluant la démilitarisation de la zone et la création d'une zone économique spéciale. Plus récemment, entre 2016 et 2019, le Premier ministre japonais Shinzo Abe multiplie les rencontres avec Vladimir Poutine — à Sotchi, à Moscou, à Singapour — pour tenter de relancer les négociations sur la base de la déclaration de 1956, en misant sur une coopération économique conjointe sur les îles. Ces efforts n'aboutiront pas non plus à un traité de paix. À ce jour, la Russie et le Japon demeurent, sur le plan strictement juridique, les deux seules grandes puissances de la Seconde Guerre mondiale à ne pas avoir formellement mis fin à l'état de guerre par un traité de paix définitif.
Une valeur stratégique qui dépasse le seul contentieux historique
Au-delà de sa dimension symbolique et historique, l'archipel présente un intérêt stratégique direct pour Moscou. Selon les informations disponibles, il abriterait aujourd'hui environ 20 000 résidents russes, ainsi que des bases militaires équipées de missiles et d'avions de chasse. Sa position, entre la péninsule russe du Kamtchatka et l'île japonaise d'Hokkaido, en fait un verrou stratégique pour l'accès de la flotte russe du Pacifique à l'océan Pacifique depuis la mer d'Okhotsk.
Cette dimension militaire éclaire aussi le choix du moment. Depuis l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie en février 2022, les relations entre Tokyo et Moscou se sont nettement dégradées : le Japon a aligné sa politique sur les sanctions occidentales visant la Russie et durci sa position sur le contentieux territorial, affirmant pour la première fois depuis 2003 que l'occupation de ces îles par Moscou n'a pas de fondement légal. Dans le même temps, la Russie a resserré ses liens avec la Chine et la Corée du Nord, deux puissances avec lesquelles le Japon entretient des relations plus tendues. La visite de Vladimir Poutine, présentée par le Kremlin comme portant sur la sécurité des frontières orientales russes, s'inscrit ainsi dans un contexte plus large de repositionnement stratégique russe dans le Pacifique, à un moment où les tensions régionales, notamment autour de Taïwan et de la mer de Chine méridionale, restent élevées.
Ce que cet épisode révèle des relations russo-japonaises
Pour les observateurs des relations internationales, cette séquence illustre la difficulté persistante à sortir de ce contentieux par la voie diplomatique classique. Les négociations menées ces dernières décennies, qu'il s'agisse du plan en cinq étapes des années 1990 ou des rencontres Abe-Poutine de la fin des années 2010, ont toutes buté sur le même obstacle : aucune des deux parties n'a jamais accepté de céder sur le principe de sa souveraineté, la Russie considérant la question réglée depuis 1945, le Japon la considérant toujours ouverte en droit international.
La visite présidentielle de ce jeudi, la première de ce niveau depuis celle de Dmitri Medvedev en 2010 — qui avait déjà, à l'époque, provoqué la colère de Tokyo — s'inscrit donc moins comme une étape de négociation que comme une démonstration de souveraineté effective, dans un contexte où les canaux diplomatiques entre les deux pays restent, depuis 2022, largement dégradés.
Et maintenant ?
À ce stade, aucune reprise de négociations n'est annoncée entre Tokyo et Moscou sur ce dossier. La protestation formelle adressée par le Japon à l'ambassadeur russe reste, pour l'heure, un geste diplomatique sans mesure de rétorsion concrète annoncée. Ce nouvel épisode illustre néanmoins la persistance d'un différend territorial qui, près de 170 ans après le premier traité fixant une frontière entre les deux pays, continue de peser sur leurs relations bilatérales, dans un contexte régional où les tensions entre grandes puissances du Pacifique restent, plus largement, sous surveillance.
Fonte: Makaya enfo

