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Hayti à l'épreuve du vote : organiser des élections dans un pays que l'État ne contrôle plus.

Par — Chroniqueur Makaya Enfo
Hayti à l'épreuve du vote : organiser des élections dans un pays que l'État ne contrôle plus.

PORT-AU-PRINCE — 1er août 2026

Dans moins d'un mois, le 30 août 2026, Hayti doit organiser le premier tour de ses premières élections générales depuis près d'une décennie. Un scrutin présenté par les autorités de transition comme une étape décisive vers le retour à l'ordre constitutionnel. Mais ce rendez-vous électoral doit se tenir dans un pays où des coalitions de gangs armés contrôlent encore une large partie du territoire, où 1,4 million de personnes ont été déplacées par la violence, et où une force internationale censée rétablir la sécurité peine toujours à s'imposer. Voici où en est Hayti, à moins d'un mois de ce scrutin déterminant.

Comment Hayti en est arrivé là : une crise institutionnelle qui dure depuis cinq ans

La crise actuelle trouve son origine dans l'assassinat du président Jovenel Moïse, tué à son domicile dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021 par un commando armé, dont plusieurs membres étaient d'anciens militaires colombiens. Cinq ans plus tard, l'enquête n'a toujours pas permis d'établir de manière définitive qui a commandité ce meurtre, les procédures judiciaires se poursuivant à la fois en Hayti et aux États-Unis.

Dans les mois qui suivent cet assassinat, des coalitions de gangs armés profitent du vide politique pour étendre leur emprise sur de larges portions de Port-au-Prince, allant jusqu'à attaquer des prisons et libérer des milliers de détenus. En 2024, le Premier ministre de l'époque, Ariel Henry, empêché de rentrer dans son propre pays en raison du blocage de l'aéroport international, est contraint à la démission depuis l'étranger. Un Conseil présidentiel de transition (CPT), composé de neuf membres représentant différentes factions politiques, est alors formé en avril 2024 pour diriger le pays. Ce conseil connaîtra plusieurs présidences tournantes, avant que son mandat ne s'achève, conformément à l'accord politique qui l'avait créé, le 7 février 2026. Le pouvoir exécutif est depuis exercé par un Conseil des ministres dirigé par le Premier ministre par intérim, Alix Didier Fils-Aimé.

La situation actuelle : des gangs qui contrôlent l'essentiel de la capitale

Depuis 2023, les principales factions criminelles de la capitale se sont regroupées au sein d'une coalition appelée Viv Ansanm, qui a considérablement étendu son emprise territoriale. Selon les organisations de défense des droits humains, cette coalition contrôlerait aujourd'hui environ 90 % de Port-au-Prince, ainsi que de vastes portions de la région centrale du pays, s'étendant désormais à trois des dix départements haytiens. Vingt-trois communes seraient, selon des estimations journalistiques, sous contrôle total ou partiel des gangs.

Les conséquences humanitaires de cette situation sont considérables. Le nombre de personnes déplacées à l'intérieur du pays atteignait 1,4 million en septembre 2025. Plus de la moitié de la population haytienne, soit environ 5,7 millions de personnes, connaîtrait aujourd'hui un niveau élevé d'insécurité alimentaire aiguë. Selon plusieurs analystes, Hayti afficherait désormais le taux d'homicides le plus élevé au monde.

Face à cette situation, la communauté internationale a fait évoluer son dispositif de sécurité. Une première mission multinationale d'appui à la sécurité (MSS), dirigée par le Kenya, avait été autorisée par le Conseil de sécurité de l'ONU dès 2023 pour épauler une police haytienne dépassée, mais ses résultats sont restés limités, faute de moyens humains et financiers suffisants. En septembre 2025, le Conseil de sécurité a autorisé la transformation de cette mission en une force plus robuste, la Force de répression des gangs (FRG, ou GSF en anglais), pouvant compter jusqu'à 5 550 personnels civils, policiers et militaires, avec un mandat initial de douze mois. Les premiers effectifs, des officiers tchadiens, ne sont arrivés à Port-au-Prince que le 1er avril 2026, dans la discrétion, suivis d'un commandant mongol nommé à la tête de la force à la mi-mai. Le déploiement de cette force reste, à ce jour, encore très partiel par rapport à l'effectif prévu.

Les enjeux : organiser un vote libre dans un pays sous la menace des armes

Le pari des autorités de transition est de tenir, malgré ce contexte, le calendrier électoral fixé en décembre 2025 : un premier tour des élections législatives et présidentielle le 30 août 2026, un éventuel second tour le 6 décembre, pour une prise de fonction des nouvelles autorités prévue le 20 janvier 2027. Le président du Conseil électoral provisoire, Jacques Desrosiers, a lui-même reconnu que « le rétablissement de la sécurité est un préalable » à la tenue du premier tour — une déclaration qui illustre l'ampleur du défi logistique et sécuritaire que représente ce scrutin.

Sur le plan formel, le processus avance : une période d'inscription des partis politiques, ouverte fin février 2026, a permis l'enregistrement de 320 formations politiques en vue du scrutin. Mais cette avancée administrative contraste avec les obstacles concrets que rencontrent les candidats et les électeurs sur le terrain. Dans plusieurs régions sous contrôle des gangs, la campagne électorale, les déplacements des candidats et l'accès aux bureaux de vote demeurent hautement incertains.

Une autre dimension de cette crise complique encore le scrutin : la transformation politique des groupes criminels eux-mêmes. Selon un rapport de l'organisation International Crisis Group, la coalition Viv Ansanm chercherait de plus en plus à se présenter non plus comme un simple acteur criminel prédateur, mais comme un mouvement défendant les Haïtiens les plus pauvres face à des élites jugées prédatrices. Le chef de cette coalition, Jimmy Chérizier, surnommé « Barbecue », a même annoncé son intention de créer un parti politique, sans toutefois avoir engagé les démarches officielles nécessaires à sa formalisation. Selon plusieurs observateurs, l'objectif des chefs de gangs serait d'obtenir des alliés au sein de la future administration issue des urnes, ainsi qu'une amnistie de grande ampleur — une perspective qui inquiète une partie de la communauté internationale, dont les États-Unis, qui ont désigné en 2025 Viv Ansanm et un autre groupe criminel, Gran Grif, comme organisations terroristes étrangères, et inculpé Jimmy Chérizier.

Une lutte contre les gangs elle-même sujette à controverse

La stratégie de lutte contre les gangs adoptée par les autorités haytiennes, en appui des forces internationales, suscite elle aussi des interrogations. Une unité spéciale de l'appareil sécuritaire haytien, opérant avec le soutien de l'entreprise privée américaine Vectus Global, mène depuis plus d'un an des frappes de drones contre les groupes armés. Un rapport publié en mars 2026 par Human Rights Watch fait état d'au moins 1 243 personnes tuées au cours de 141 opérations de drones menées entre mars 2025 et janvier 2026, parmi lesquelles au moins 43 adultes ne semblant pas appartenir aux groupes armés et 17 enfants, ainsi que 738 blessés, dont au moins 49 civils présumés.

Un rapport plus récent du Conseil de sécurité de l'ONU, publié en juillet 2026, fait état de 620 enfants tués ou mutilés en Hayti, principalement lors d'affrontements armés et de frappes de drones. Trois groupes criminels ont été ajoutés à la liste des Nations unies recensant les parties responsables de violations graves à l'encontre des enfants, et le Secrétaire général des Nations unies a averti que la police nationale haytienne et l'unité spéciale de sécurité pourraient elles-mêmes figurer sur cette liste l'an prochain si le nombre de victimes infantiles attribuées à leurs opérations ne diminuait pas. Ces éléments illustrent la difficulté, pour les autorités haytiennes et leurs partenaires internationaux, de conduire une lutte efficace contre les gangs sans provoquer de nouvelles pertes civiles.

Un rapprochement opérationnel en cours entre les forces engagées

Les États-Unis, qui soutiennent le gouvernement de transition, envisagent désormais un rapprochement plus étroit entre la nouvelle Force de répression des gangs de l'ONU et la Task Force haytienne appuyée par Vectus Global. Cette orientation a été présentée le 21 juillet 2026 devant la Commission des Affaires étrangères de la Chambre des représentants américaine, où des responsables ont confirmé l'existence d'échanges informels déjà en cours entre les différents niveaux de commandement de ces forces. Ce rapprochement, s'il se concrétise, pourrait renforcer la coordination des opérations contre les gangs, mais il soulève aussi la question de la responsabilité et du contrôle des méthodes employées, notamment celles ayant déjà entraîné des pertes civiles documentées.

Impact citoyen : une population prise entre insécurité et espoir de changement

Pour les citoyens haytiens, cette situation a des conséquences directes sur la vie quotidienne. Les déplacements sont limités par les zones sous contrôle des gangs, l'accès aux écoles et aux établissements de santé demeure perturbé dans plusieurs régions, et près de 100 attaques contre des écoles et des hôpitaux ont été recensées par les Nations unies au cours de la période récente. La perspective de voter librement, sans crainte de représailles, reste incertaine pour de nombreux électeurs vivant dans les zones les plus touchées par la violence.

Malgré ces obstacles, une partie de la population et de la classe politique continue de considérer les élections comme une étape indispensable pour sortir le pays de près d'une décennie sans processus électoral régulier et restaurer une légitimité institutionnelle mise à mal depuis l'assassinat de Jovenel Moïse. Mais plusieurs voix, y compris parmi de nouveaux partis politiques récemment enregistrés, estiment que les conditions de sécurité ne sont, à ce jour, toujours pas réunies pour garantir un scrutin véritablement libre et représentatif de la volonté populaire.

Et maintenant ?

À moins d'un mois du premier tour, la tenue effective du scrutin du 30 août 2026 dépendra largement de la capacité des autorités haytiennes et de la force internationale à contenir, au moins partiellement, l'influence des gangs armés d'ici cette échéance. Le déploiement de la Force de répression des gangs, encore très en deçà de son effectif prévu de 5 550 personnels, ainsi que l'issue du rapprochement opérationnel envisagé entre les différentes forces engagées sur le terrain, constitueront des indicateurs déterminants des prochaines semaines pour ce pays qui aspire, après cinq ans de crise institutionnelle, à retrouver des autorités élues.

Fonte: Makaya enfo

Auteur

Makaya enfo — Chroniqueur Makaya Enfo

Journaliste sportif. Spécialiste du football haytien et des compétitions internationales.

Sources et transparence

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  • Article publié sous la responsabilité éditoriale de Makaya Enfo, avec vérification humaine avant publication.
  • Corrections: hayti@makayaenfo.com