Société

« Droit de Protester contre le Génocide » Refusé : Les Militants de Palestine Action en Écosse Face à la Répression.

Par — Journaliste Makaya Enfo
« Droit de Protester contre le Génocide » Refusé : Les Militants de Palestine Action en Écosse Face à la Répression.
« Droit de Protester contre le Génocide » Refusé : Les Militants de Palestine Action en Écosse Face à la Répression

Un an après l'interdiction de Palestine Action par le gouvernement britannique, des dizaines d'Écossais se retrouvent poursuivis pour terrorisme. Leur crime : avoir brandi une pancarte, porté un t-shirt, ou prononcé un slogan dans la rue. Ce qui se joue en Écosse est bien plus qu'un contentieux juridique local — c'est un bras de fer sur les limites du droit de manifester dans une démocratie.


Une Retraitée de 70 Ans, une Pancarte, une Arrestation

Le 19 juillet 2025, Cathy Allen, 70 ans, se présente place Calton Hill à Édimbourg avec un carton sur lequel elle a écrit à la main : "Je m'oppose au génocide, je soutiens Palestine Action". Elle participe à la première manifestation écossaise organisée par le groupe Defend Our Juries, qui mène une campagne de désobéissance civile pour obtenir la levée de l'interdiction frappant Palestine Action.

Quelques jours plus tard, Cathy Allen est placée en garde à vue. Elle devient l'une des premières personnes arrêtées en Écosse pour avoir publiquement soutenu ce que le gouvernement britannique considère désormais comme une organisation terroriste.

« Nous avons regardé ce qui se passe en Palestine, à Gaza, et nous avons été horrifiés », explique-t-elle. « Si notre gouvernement tente de nous retirer le droit de protester contre un génocide, cela me semble être un pas de trop. Il est vraiment important de prendre position. »

Cathy Allen et son co-manifestant Justin Kenrick vont désormais plaider devant la Haute Cour d'Écosse que leurs arrestations sont incompatibles avec les droits à la liberté d'expression et à la liberté de réunion. Ils estiment qu'une décision favorable établirait un précédent pour l'ensemble de l'Écosse — et au-delà, pour l'Angleterre et le Pays de Galles.


Palestine Action : Qui Est Ce Groupe Désormais Banni ?

Pour comprendre ce qui se joue en Écosse, il faut revenir à l'origine. Palestine Action a été fondée en 2020 par Huda Ammori et d'autres militants. Dès sa création, le groupe se spécialise dans l'action directe non violente : intrusions dans des usines d'armement ayant des liens avec Israël, graffitis, blocages de sites industriels.

Parmi ses cibles de prédilection : les usines britanniques du fabricant d'armes israélien Elbit Systems UK, qui fournit des drones et des équipements militaires utilisés dans les opérations israéliennes à Gaza. Le groupe a également ciblé des entrepôts de Thales, des sites de BAE Systems et d'autres entreprises de défense.

En juin 2025, une action majeure fracture le consensus : des militants de Palestine Action s'introduisent sur la base militaire de RAF Brize Norton et aspergent de peinture rouge deux avions militaires britanniques, causant pour plusieurs millions de livres sterling de dégâts. Un policier est blessé lors de l'intervention.

C'est cette action qui précipite la décision du gouvernement. Le 5 juillet 2025, la ministre de l'Intérieur Yvette Cooper proscrit Palestine Action au titre de la loi sur le terrorisme. Le groupe rejoint ainsi la liste des organisations interdites au Royaume-Uni, parmi lesquelles figurent ISIS, Al-Qaïda, le Hamas et le Hezbollah.


Proscription : Ce que Cela Signifie Concrètement

La proscription n'est pas un simple interdit administratif. Elle crée un régime pénal d'une sévérité rarement appliquée à un groupe de protestation civile dans une démocratie occidentale :

Être membre de Palestine Action devient un délit passible jusqu'à 14 ans de prison.

Exprimer publiquement un soutien à l'organisation — par une pancarte, un t-shirt, un post sur les réseaux sociaux — est également criminalisé. C'est le volet qui a conduit à la vague d'arrestations.

Assister à une réunion qui "sert les activités" de l'organisation est aussi interdit, même si la personne ne sait pas que la réunion a ce caractère.

Financer ou recruter pour le groupe est traité comme du financement du terrorisme.

La loi n'exige pas que la personne arrêtée ait commis un acte violent. Porter le slogan « Je m'oppose au génocide, je soutiens Palestine Action » dans une manifestation silencieuse suffit pour se retrouver en garde à vue.


Les Chiffres de la Répression

Les données sont vertigineuses. À l'échelle du Royaume-Uni entier, plus de 3 300 personnes ont été arrêtées depuis juillet 2025 pour avoir exprimé leur soutien à Palestine Action. Parmi elles, plus de 1 200 ont été inculpées d'infractions liées au terrorisme — ce qui constitue ce que de nombreux juristes et organisations de défense des droits humains décrivent comme un excès de pouvoir sans précédent.

L'organisation Defend Our Juries faisait état, en octobre 2025, de 2 700 arrestations. Les statistiques du ministère de l'Intérieur publiées en décembre 2025 révèlent une hausse de 660 % des arrestations pour terrorisme dans l'année se terminant en septembre 2025 par rapport à l'année précédente.

En Écosse, les chiffres sont particulièrement révélateurs. Des données obtenues par le média d'investigation The Detail montrent 103 signalements d'inculpations pour terrorisme associés à Palestine Action en Écosse — soit plus de la moitié des 193 inculpations totales pour terrorisme enregistrées dans le pays depuis l'entrée en vigueur de la loi antiterroriste en 2000.

Autrement dit, Palestine Action, un groupe de militants pacifistes portant des pancartes, représente à lui seul la majorité des affaires terroristes jamais traitées par la justice écossaise depuis un quart de siècle.

Selon la procureure générale pour l'Écosse, Catherine Smith KC, 54 poursuites actives sont en cours en lien avec Palestine Action. Parmi elles, 24 personnes font face à des accusations pour avoir brandi des pancartes semblables à celle de Cathy Allen, et 16 autres pour avoir simplement porté des t-shirts arborant le message : "Génocide en Palestine. Il est temps d'agir."

Une seule personne en Écosse a vu ses charges liées au terrorisme abandonnées.


"Pas Proche de la Définition du Terrorisme" : Le Paradoxe Écossais

Le cas écossais est d'autant plus frappant qu'il révèle une contradiction interne au sein même des institutions britanniques. Des demandes d'accès à l'information publiées en octobre 2025 montrent que la commission écossaise de lutte contre le terrorisme avait déclaré, lors d'une réunion interne, que les activités de Palestine Action "n'étaient pas proches de satisfaire la définition légale du terrorisme".

En clair : l'autorité écossaise elle-même chargée d'évaluer les menaces terroristes estimait que Palestine Action ne relevait pas de cette catégorie. Pourtant, la proscription fédérale s'applique, et les arrestations continuent.

C'est cette contradiction que tentent d'exploiter les défenseurs des militants en Écosse. Car l'Écosse dispose d'un système juridique distinct de celui de l'Angleterre et du Pays de Galles. Les décisions rendues par les tribunaux londoniens ne s'y appliquent pas automatiquement — ce qui ouvre un espace de contestation spécifique.


La Bataille Juridique : Londres et Édimbourg en Parallèle

La Victoire de la Haute Cour (13 février 2026)

Le 13 février 2026, une décision historique tombe à Londres : la Haute Cour déclare la proscription de Palestine Action "illégale et disproportionnée". Trois juges séniors — les juges Victoria Sharp, Jonathan Swift et Karen Steyn — estiment que "la nature et l'ampleur des activités de Palestine Action" ne justifient pas une proscription, et que "seul un très petit nombre" de ses actions "constitue des actes de terrorisme" au sens de la loi.

Le jugement pointe un vice de forme : l'ancienne ministre de l'Intérieur Yvette Cooper n'avait pas correctement suivi ses propres procédures internes avant de décider la proscription. Les juges précisent que des alternatives existaient — poursuites pénales ordinaires, injonctions civiles, pouvoirs policiers — et qu'elles auraient dû être envisagées sérieusement avant de recourir à une mesure aussi radicale.

Le soir du jugement, des manifestants rassemblés devant le tribunal brandissent des pancartes « Nous avons gagné » et « Je ne suis pas un terroriste ». Huda Ammori, cofondatrice de Palestine Action, crie sa victoire devant les caméras du monde entier.

Mais la victoire est incomplète : le gouvernement annonce immédiatement qu'il fera appel, et les juges maintiennent la proscription en vigueur le temps que l'appel soit instruit.

La Cour d'Appel (28-30 avril 2026)

Les 28 et 29 avril, la Cour d'appel de Londres entend les arguments du gouvernement. L'avocat du gouvernement plaide que la proscription représente une "réponse légitime à la menace posée par Palestine Action". Les avocats de la défense, emmenés par Raza Husain KC, soulignent que sur 385 actions documentées du groupe, seules 35 ont été menées par des personnes ayant eu un contact avec les actes classifiés comme "terrorisme" — soit moins de 10 % d'une organisation comptant 500 000 abonnés sur les réseaux sociaux et 20 000 personnes sur ses listes de contact.

Amnesty International UK et l'organisation de défense des libertés Liberty sont intervenues dans la procédure. Amnesty avait déjà écrit à Police Scotland pour dénoncer les arrestations comme une "violation des obligations internationales du Royaume-Uni" en matière de liberté d'expression et de réunion pacifique. Le chef des droits humains de l'ONU, Volker Türk, avait pour sa part averti que la décision britannique sapait les "libertés fondamentales" du droit à manifester.

La décision de la Cour d'appel est attendue lundi 15 juin 2026. Elle déterminera si la proscription sera maintenue, levée, ou renvoyée pour réexamen.

La Bataille d'Édimbourg

En parallèle, l'ancien diplomate Craig Murray a déposé une pétition devant la Cour de Session d'Édimbourg le 12 janvier 2026, demandant un contrôle judiciaire de la proscription en Écosse. Sa demande a été accordée, et une audience initiale était prévue pour mars.

Mais en mai, le processus a été suspendu dans l'attente de la décision de la Cour d'appel londonnienne — après qu'un ministre du gouvernement britannique s'est personnellement présenté pour défendre la proscription devant le tribunal écossais.

Le 28 mai 2026, Lord Young a finalement validé la proscription telle qu'elle s'applique en Écosse, reprenant largement les arguments du gouvernement britannique. Un recul cuisant pour les militants écossais, qui espéraient que la spécificité du droit écossais leur offrirait une porte de sortie.

Joanna Cherry KC, l'avocate qui représente Craig Murray, qualifie l'effet de la proscription de "paralysant". Elle estime qu'un équilibre équitable n'a pas été trouvé entre la prévention du "terrorisme" et la protection de la liberté d'expression.


Les Visages de la Criminalisation

Au-delà des chiffres, ce sont des vies qui se trouvent entravées par les charges de terrorisme.

Mick Napier, porte-parole du Scottish Palestine Solidarity Campaign, est lui-même poursuivi. Il décrit les effets concrets : « Toute personne inculpée de terrorisme rencontre des difficultés à voyager à l'international, et des gens ne peuvent plus postuler à certains emplois — en médecine, dans l'enseignement — parce qu'ils doivent déclarer leurs charges en cours. »

Lizzie Eldridge, vice-présidente de Scottish Pen et enseignante, a été poursuivie après avoir protesté contre l'arrestation d'une militante palestinienne lors d'un rassemblement devant une banque à Glasgow. Acquittée par un juge, elle continue à témoigner publiquement de l'effet dissuasif de ces poursuites sur la société civile.

Marie, membre du Gaza Genocide Emergency Committee Scotland, résume ce que ressentent beaucoup : « La proscription de Palestine Action n'aurait jamais dû se produire. Le fait qu'elle soit utilisée et mal interprétée de cette façon pour arrêter des gens pour avoir simplement porté un t-shirt est aberrant. »


Un Précédent Historique Sans Équivalent

Ce qui rend cette affaire aussi significative est son caractère inédit dans l'histoire du droit britannique. Jusqu'à la proscription de Palestine Action, aucun groupe pratiquant l'action directe de protestation civile n'avait jamais été classé organisation terroriste au Royaume-Uni.

La loi sur le terrorisme de 2000 a toujours ciblé des organisations paramilitaires, des groupes armés, des réseaux djihadistes. Les groupes d'action climatique comme Just Stop Oil, Extinction Rebellion, qui ont pourtant causé des millions de livres de dégâts, ont été poursuivis pour infractions ordinaires — pas sous le régime antiterroriste.

La décision du gouvernement de Keir Starmer d'appliquer ce régime à un groupe de militants pro-palestiniens a donc créé un glissement symbolique et juridique considérable. Elle expose le gouvernement britannique à des accusations de traitement discriminatoire fondé sur la cause défendue : que se serait-il passé si RAF Brize Norton avait été vandalisée par des militants pour la cause climatique ?


La Question de Fond : Qu'Est-ce que le Génocide Autorise ?

Derrière les arguments juridiques se cache une question morale et politique fondamentale que Cathy Allen, 70 ans, pose mieux que n'importe quel juriste : jusqu'où un État peut-il aller pour réduire au silence des citoyens qui disent "Je m'oppose au génocide" ?

L'Afrique du Sud a saisi la Cour internationale de Justice contre Israël en décembre 2023 pour actes de génocide. Des décisions préliminaires de la CIJ ont reconnu le risque "plausible" d'un génocide à Gaza. Des centaines de spécialistes en droit international ont signé des tribunes affirmant que les critères du génocide sont remplis. Plusieurs gouvernements européens ont commencé à employer ce terme.

Dans ce contexte, arrêter des citoyens britanniques qui protestent contre ce qu'ils désignent comme un génocide — au titre d'une loi antiterroriste — soulève une question que la Cour d'appel de Londres n'a pas encore tranchée : la démocratie britannique autorise-t-elle ses citoyens à nommer et à combattre un génocide par la parole et l'action directe non violente ?

Les 54 accusés écossais et les 3 300 arrêtés à travers le Royaume-Uni attendent leur réponse.


Ce que la Décision de Lundi Pourrait Changer

La décision de la Cour d'appel attendue lundi 15 juin 2026 aura des implications directes sur tous les dossiers en cours.

Si la Cour confirme la proscription, la situation actuelle se maintient. Les 54 poursuites écossaises continueront, de nouvelles arrestations resteront possibles, et Palestine Action demeurera classifiée organisation terroriste.

Si la Cour invalide la proscription, des milliers d'arrestations et d'inculpations pourraient être considérées comme rétrospectivement illégales. Defend Our Juries a déjà fait valoir que la décision du High Court de février rendait "illicites" les arrestations de 2 787 personnes.

Si la Cour renvoie le dossier pour réexamen, une zone grise juridique s'installerait pour une durée indéfinie, maintenant les accusés dans l'incertitude.

Dans tous les cas, l'Écosse devra mener sa propre bataille. La décision de Lord Young de mai 2026 et la suspension de la procédure de Craig Murray signifient que la Cour de Session d'Édimbourg devra finalement se prononcer dans un cadre qui lui est propre — potentiellement en contradiction avec Londres.


Une Affaire Qui Dépasse le Royaume-Uni

Ce qui se passe en Écosse et en Angleterre intéresse bien au-delà des frontières britanniques. En France, en Belgique, en Allemagne, les organisations de défense des libertés civiles observent attentivement comment le Royaume-Uni, longtemps présenté comme un modèle de tradition libérale et de liberté d'expression, traite ses manifestants pro-palestiniens.

La décision d'Yvette Cooper d'appliquer la loi antiterroriste à un groupe de protestation a été dénoncée par Amnesty International, Human Rights Watch, Liberty, le Conseil de l'Europe et le Haut-Commissariat de l'ONU aux droits de l'homme. Cette convergence d'alarmes de la part des grandes institutions de défense des droits n'est pas anodine.

Pour Cathy Allen, la retraitée de 70 ans qui a tenu sa pancarte il y a exactement un an à Édimbourg, l'enjeu est simple : « Il est vraiment important de prendre position. » Elle plaidera son cas devant la Haute Cour d'Écosse. Le résultat dira quelque chose d'essentiel sur ce que le mot "démocratie" signifie encore au Royaume-Uni en 2026.

FONTE: Makaya enfo

Auteur

Djamy Louis — Journaliste Makaya Enfo

Rédaction Makaya Enfo.

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  • Article publié sous la responsabilité éditoriale de Makaya Enfo, avec vérification humaine avant publication.
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