Sport

Derrière la Fête, un Pays en Colère — Où Est la Crédibilité de la FIFA ?.

Par — Journaliste Makaya Enfo
Derrière la Fête, un Pays en Colère — Où Est la Crédibilité de la FIFA ?.

Coupe du Monde 2026 au Mexique : Derrière la Fête, un Pays en Colère — Où Est la Crédibilité de la FIFA ?

11 juin 2026, MEXICO — Le coup d'envoi a été donné. L'Estadio Azteca a brillé ce soir sous les projecteurs du monde entier. La cérémonie d'ouverture a été somptueuse, les Mariachis ont joué, le vert mexicain a envahi les tribunes. Mais à quelques centaines de mètres du stade, des mères cherchaient leurs enfants disparus. Des enseignants bloquaient des avenues. Des familles pleuraient des morts que personne n'a jugé. La question qui plane sur toute cette fête mondiale est simple, brutale, et sans réponse satisfaisante : comment la FIFA a-t-elle pu fermer les yeux sur tout ça ?

Le plus grand stade du monde ouvrira ses portes — coûte que coûte

L'Estadio Azteca entre ce soir dans l'histoire pour la troisième fois. Premier stade au monde à accueillir le match d'ouverture d'une Coupe du Monde à trois reprises — après 1970 et 1986 — le monument de Mexico City, rénové à grands frais, a réservé ce privilège historique au Mexique dans le cadre du tournoi co-organisé avec les États-Unis et le Canada.

Le pays devait accueillir 13 matchs au total, répartis entre Mexico, Guadalajara et Monterrey. Le match d'ouverture oppose le Mexique à l'Afrique du Sud — une rencontre symbolique chargée d'histoire footballistique. Des millions de téléspectateurs à travers le monde ont regardé la cérémonie. Des milliards de dollars d'investissements ont été mobilisés pour rénover des stades, construire des infrastructures, former des forces de sécurité. Et Gianni Infantino, président de la FIFA, a répété en boucle depuis des mois qu'il avait "pleine confiance" dans le Mexique, que tout allait "se passer aussi bien que possible".

Mais la réalité des rues de Mexico City, ce soir, raconte une tout autre histoire.


La semaine de feu avant l'ouverture

Revenons quelques jours en arrière. Le mardi 9 juin, à 48 heures du coup d'envoi, des milliers de manifestants ont bloqué pendant plus de trois heures l'une des principales avenues menant à l'Azteca. À leur tête : un syndicat d'enseignants, la CNTE — Coordinadora Nacional de Trabajadores de la Educación — en grève depuis une semaine pour réclamer une augmentation de salaire et l'annulation d'une réforme des retraites que le gouvernement juge "irréalisable". Derrière eux, des familles entières, des mères, des pères, des frères et sœurs brandissant des photos : celles de leurs proches disparus.

La police a déployé un cordon pour empêcher les manifestants d'atteindre le stade. Le face-à-face a duré des heures, dans une atmosphère tendue mais finalement sans violence directe. Puis, le mercredi soir — à la veille du match d'ouverture — des centaines de manifestants sont revenus. Les familles des disparus ont disposé des fleurs de cempasúchil — la fleur des morts mexicaine, celle des autels du Jour des Morts — en forme de croix sur le sol, devant les barrières de sécurité. Un geste silencieux et bouleversant, à quelques mètres du stade le plus célèbre du monde.

Un périmètre de sécurité d'un kilomètre et demi a été établi par les autorités. Des milliers d'agents de police et de sécurité ont été déployés. Seuls les détenteurs de billets pouvaient passer. Les manifestations pacifiques étaient tolérées — mais maintenues à distance.


Les disparus : une crise nationale que le ballon ne peut pas effacer

Ce qui rend ce contexte particulièrement douloureux, c'est l'ampleur de la crise des personnes disparues au Mexique. Selon les chiffres officiels mexicains — eux-mêmes probablement sous-estimés — plus de 115 000 personnes sont portées disparues dans le pays. Derrière chacun de ces numéros, une famille. Derrière chaque famille, une histoire de violence, d'impunité et d'abandon institutionnel.

Adriana Lozano, 56 ans, venue de Los Cabos, cherche son fils depuis neuf ans. Elle était là, mercredi soir, devant l'Azteca. Elle n'a pas scandé de slogans violents. Elle a simplement dit : "On veut juste être vues. Ce qu'on cherche, c'est la paix. On veut que ça finisse parce que tellement de jeunes disparaissent." Graciela Pérez Rodriguez, dont la fille et quatre autres membres de sa famille ont disparu en 2012, résume le sentiment général d'une phrase lucide et amère : "On a dû commencer à se battre parce que personne ne voulait prendre en charge les disparitions."

Ces familles ne demandaient pas à annuler la Coupe du Monde. Elles demandaient à être vues. Elles ont choisi le moment où les yeux du monde entier se posaient sur le Mexique pour dire ce que leur gouvernement refuse d'entendre depuis des années. Et la FIFA, elle, a simplement veillé à ce que le périmètre de sécurité soit suffisamment large pour que les caméras n'en voient rien.


Les enseignants à genoux, le gouvernement aux abois

Les manifestants de la CNTE ne protestaient pas contre la Coupe du Monde en tant que telle. Ils protestaient contre des conditions de travail dégradées, contre une réforme des retraites qu'ils vivent comme une trahison, contre un gouvernement sourd à leurs revendications.

La grève des enseignants avait débuté une semaine avant le coup d'envoi. Ils avaient installé un campement permanent sur le Zócalo — la grande place centrale de Mexico City, cœur symbolique du pays — à proximité de la fan zone officielle de la FIFA. Le 1er juin, la police avait dispersé des manifestants dans cette zone avec des balles en caoutchouc et des gaz lacrymogènes. Des images qui ont fait le tour du monde, et que la FIFA a préféré ne pas commenter.

La présidente Claudia Sheinbaum a qualifié les mouvements de protestations de "provocation", affirmant qu'ils voulaient "faire croire qu'il y a un grand désordre social au Mexique, et ce n'est pas vrai." Le jour de l'ouverture, les enseignants de la CNTE ont tenté de rejoindre le stade via les stations de métro San Antonio Abad et Chabacano. Ils en ont été expulsés de force par les forces de sécurité. Les négociations de dernière minute entre le syndicat et le gouvernement fédéral avaient échoué.


Guadalajara, ville hôte, ville de sang

Mexico City n'est pas la seule ville hôte confrontée à une crise de sécurité. Guadalajara, dans l'État du Jalisco — où quatre matchs de Coupe du Monde sont programmés — a connu en février l'un des épisodes de violence les plus intenses de ces dernières années.

Tout a commencé le 22 février. L'armée mexicaine a tué Nemesio Oseguera Cervantes, dit "El Mencho", chef du Cartel Jalisco Nouvelle Génération — le CJNG, l'un des cartels les plus puissants et les plus violents du monde. La réaction des cartels a été immédiate et dévastatrice. En quelques heures, des voitures ont été incendiées, des routes bloquées dans une dizaine d'États mexicains. Des affrontements entre forces de sécurité et membres des cartels ont fait au moins 70 morts. Des écoles ont été fermées, des entreprises ont baissé leurs rideaux, des matchs de football locaux ont été suspendus. Guadalajara, présentée quelques jours avant par les autorités locales comme une ville "paisible", s'était transformée en zone de guerre urbaine.

Face à ce désastre sécuritaire, Gianni Infantino avait convoqué une conférence de presse depuis Colombie. Sa réponse ? "Je suis très rassuré, tout va bien." Puis : "Le Mexique est un grand pays, comme dans tous les pays du monde, des choses arrivent. On ne vit pas sur la lune ou sur une autre planète." Et enfin, la phrase qui a provoqué une vague d'indignation : "C'est pour ça qu'il y a des gouvernements, des polices, des autorités qui assureront l'ordre et la sécurité." Comprendre : ce n'est pas notre problème, c'est celui du gouvernement mexicain.


La FIFA et les droits humains : un angle mort historique

Pour comprendre l'ampleur du problème de crédibilité de la FIFA, il faut regarder au-delà du seul cas mexicain. L'organisation de Gianni Infantino a une longue et documentée histoire d'attribution de tournois majeurs à des pays présentant des problèmes graves de droits humains — et de silence systématique face aux critiques.

Le Qatar en 2022 : des milliers de travailleurs migrants morts sur les chantiers, une homosexualité criminalisée, des droits des femmes gravement restreints. La FIFA avait accordé l'organisation à Doha en 2010, et avait ensuite mis des années à admettre publiquement les problèmes. L'Arabie Saoudite en 2034 : une attribution controversée à un régime dont le bilan en matière de droits humains fait l'objet de critiques mondiales. Au Mexique, la FIFA avait bloqué l'accès de l'organisation internationale des travailleurs du bâtiment (BWI) pour inspecter les chantiers de rénovation de l'Azteca — refusant toute supervision indépendante sur des sites de construction qualifiés de "dangereux".

Amnesty International avait publié en mars 2026 un rapport accablant intitulé "L'Humanité doit gagner", qualifiant la situation au Mexique d'"urgence humanitaire". L'organisation y recensait les risques spécifiques pour les supporters immigrés aux États-Unis, les défaillances dans la protection des droits des travailleurs, et l'absence quasi-totale de mécanismes de responsabilisation de la FIFA face aux violations des droits humains.


Gen Z contre le ballon rond : la fracture générationnelle

Une donnée souvent ignorée dans le discours triomphaliste sur la Coupe du Monde au Mexique mérite qu'on s'y arrête. Un sondage réalisé auprès des 18-29 ans mexicains révèle un désintérêt très marqué pour le tournoi. La génération Z mexicaine, qui a grandi dans un pays ravagé par la violence des cartels, par des crises institutionnelles à répétition, et par un sentiment profond de défiance envers toutes les formes de pouvoir, ne se reconnaît pas dans la fête.

Ces jeunes sont les mêmes qui, en novembre 2025, avaient marché jusqu'au Palais National de Mexico City pour protester contre l'assassinat du maire de Uruapan par un cartel. Une marche qui avait dégénéré en affrontements, faisant plus de 120 blessés, dont une centaine de policiers. Ils sont les mêmes qui voient dans le tournoi mondial une opération de communication gigantesque destinée à masquer les fractures béantes d'un pays en souffrance.

Des résidents vivant à proximité de l'Azteca ont aussi exprimé leurs craintes : les rénovations liées à la Coupe du Monde accélèrent la gentrification de leur quartier, font flamber les loyers, détruisent des espaces verts, et risquent de les chasser de leurs logements au profit de zones commerciales touristiques.


Les 3 milliards de dollars et les absents du calcul

La Fédération mexicaine de football prévoit que la Coupe du Monde générera 3 milliards de dollars de retombées économiques pour les hôtels, les restaurants et les lieux de spectacle du pays. Un chiffre mis en avant par les défenseurs du tournoi pour justifier l'organisation malgré les troubles.

Mais ce calcul omet soigneusement plusieurs réalités. Combien d'enseignants en grève verront leur situation s'améliorer grâce à ces 3 milliards ? Combien de familles de disparus recevront justice ? Combien de travailleurs des chantiers de rénovation des stades ont été blessés sans que la FIFA n'autorise la moindre inspection indépendante ? Combien de résidents des quartiers populaires voisins des stades ont vu leur loyer doubler en six mois, chassés par la spéculation liée au tournoi ?

Les grandes messes sportives mondiales produisent toujours des chiffres spectaculaires. Mais la question de la distribution de ces richesses — et du prix humain payé par ceux qui en sont exclus — reste systématiquement hors-champ dans les bilans officiels de la FIFA.


"Ce sera oublié" — ou peut-être pas

Dans les files d'attente autour de l'Azteca, ce jeudi matin, Alejandro García, 50 ans, coiffé d'un sombrero et tenant une réplique du trophée, a exprimé avec sincérité ce que beaucoup de supporters pensaient : "C'est notre temple. Ça va être une grande Coupe du Monde. Toutes les protestations vont être oubliées maintenant."

Il n'a peut-être pas tort à court terme. La magie du football est réelle. Les matchs vont se jouer, les buts vont être marqués, les émotions vont faire leur travail. Pendant 90 minutes, un stade plein oublie tout le reste.

Mais les familles des 115 000 disparus mexicains n'oublieront pas. Les enseignants dont les retraites ont été amputées n'oublieront pas. Les travailleurs des chantiers qui ont construit ce tournoi sans protection adéquate n'oublieront pas. Et les organisations de droits humains qui documentent, depuis des années, l'indifférence systémique de la FIFA face à la souffrance humaine n'oublieront pas non plus.

La crédibilité d'une institution ne se mesure pas à la qualité de ses cérémonies d'ouverture. Elle se mesure à ce qu'elle choisit de voir — et à ce qu'elle choisit de regarder ailleurs.


La FIFA et le miroir brisé

La question de la crédibilité de la FIFA n'est pas nouvelle. Elle se pose depuis les scandales de corruption massifs révélés à partir de 2015, depuis le Qatar, depuis chaque attribution de tournoi à des régimes autoritaires suivie d'une conférence de presse rassurante. Mais elle se pose avec une acuité particulière ce soir, devant l'Estadio Azteca illuminé.

Parce que le Mexique n'est pas l'Arabie Saoudite ou le Qatar. C'est un pays démocratique, une nation de football dans l'âme, une culture qui a donné au monde Maradona en 1986, qui a vibré à chaque Coupe du Monde depuis 1930. Ce pays méritait une Coupe du Monde. Ses supporters méritent cette fête. Mais ses enseignants méritaient aussi d'être entendus. Ses disparus méritaient au moins que la FIFA mentionne leur existence. Et ses travailleurs méritaient qu'un inspecteur indépendant puisse vérifier leurs conditions de sécurité.

La FIFA a choisi de n'en faire rien. Elle a fait ce qu'elle fait toujours : regarder le budget, valider les stades, envoyer Infantino sourire devant les caméras, et répéter que tout va "parfaitement bien".

Ce soir, le Mexique ouvre la plus grande Coupe du Monde de l'histoire. Derrière les feux d'artifice, des mères posent des fleurs de cempasúchil sur le bitume. Et la FIFA, elle, tourne la page.

FONTE: Makaya enfo

Auteur

Djamy Louis — Journaliste Makaya Enfo

Rédaction Makaya Enfo.

Sources et transparence

  • Sources citées dans le corps de l'article et informations vérifiées par la rédaction.
  • Article publié sous la responsabilité éditoriale de Makaya Enfo, avec vérification humaine avant publication.
  • Corrections: hayti@makayaenfo.com